*Le pont : L'Etre total - unisson06
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Le pont : L'Etre total
[3ème partie]

"La vie est une vaste contradiction, jusqu'au moment où nous sommes capables de voir par nous-mêmes sa totalité."
(J. Krishnamurti)

par Michael

Nous avons vu dans les textes précédents qu'il était possible de réconcilier la science et la religion, de puiser en ces deux champs de connaissance la substantielle moelle spirituelle. Cette union permettra à l'humain de vivre pleinement son existence, de faire cesser les contradictions qui le tiraillent, les peurs tenaces qui le paralysent. La fin des conflits mondiaux commence par la fin des conflits en soi, le monde étant le reflet de nous-même. Pour cela l'union de nos deux cerveaux, gauche (raisonnement) et droit (abstraction) aura pour résultante l'avènement d'un être nouveau, d'un humain intégré, non fragmenté par la raison ou l'imagination, mais vivant pleinement ces deux dispositions en un tout harmonieux. Cet être, c'est à nous de comprendre comment il nous est possible de le vivre, non pas demain ou dans 100 ans, mais ici et maintenant. Un chemin de mille lieux commence toujours par un simple petit pas humain.

Celui qui à mon sens a le plus clairement exposé le thème de l'être total est Jiddhu Krishnamurti. Nous allons démarrer la compréhension par une de ses citations :

« En fait, nous traitons la vie par fragments : intellectuellement, émotionnellement, sensuellement ou d'une manière purement sensorielle. Il n'y a pas d'approche totale de la vie. Par vie, nous entendons, non seulement gagner de l'argent, satisfaire quelques appétits sexuels et quelques désirs sensoriels de surface, mais encore, quelque chose de plus profond, de plus vital, de plus important. Pour vivre de cette manière, on doit aborder la vie comme une chose totale. Ce n'est pas possible quand nous vivons en compartiments, essayant de résoudre les problèmes d'une façon fragmentaire… »

La fragmentation de la vie, voici notre malheur à tous : nous avons divisé, compartimenté, enfermé dans des cases l'existence toute entière. Notre mental-ego a créé des catégories, des échelles de valeurs, il a créé le juif, le musulman, le chrétien, le bouddhiste, le français, l'américain et toutes les divisions. Le mental-ego a aussi généré les hiérarchies, le dominant, le dominé, le bien, le mal, et tous les extrêmes.

C'est cette fragmentation au quotidien qui est la source de nos souffrances internes et qui gâche nos relations avec le monde et nos semblables. Nous essayons de résoudre nos problèmes en en créant d'autres, nous ne sommes jamais neufs, vraiment créatifs. Pas créatifs au sens artistique du terme, mais plutôt dans notre façon de nous aborder, nous-même et le monde qui nous entoure.

Notre fragmentation est en notre esprit, qui a compartimenté d'un côté le rationnel et la science, de l'autre l'irrationnel et la religion. Que de puériles considérations ! Alors que tous deux font partis d'un même être, ce sont les deux faces d'une même pièce. D'un côté aussi nous avons mis la nature et de l'autre le monde urbain. Nous sommes déracinés, séparés de la nature, mère nourricière, et sans honte nous la détruisons.

La vie reste une contradiction profonde tant que nous ne prenons pas conscience par nous même qu'il est possible de vivre la totalité non fragmentée.

Mais alors comment faire ? Devant toute cette confusion nous semblons désemparés. Aucun espoir à l'horizon, tous les sauveurs et les prophètes sont mort. Les partis politiques nous proposent des réformes futiles qui sont les causes nouvelles de confusions, des réformes qui en appelleront d'autres et ainsi de suite. « Si l'on ne comprend pas la totalité de l'être humain dans sa complexité, de simples redressements sociaux ne pourront que donner lieu à de nouvelles exigences confuses, et cela indéfiniment, car sur cette voie il n'existe pas de solution fondamentale. », nous dit encore Krishnamurti.

Au final, il ne reste que Nous, le dernier rempart à la révolution pacifique de notre être et de notre monde tout entier. La lumière ne peut jaillir que de nous même, nous sommes la lumière, nous sommes tous Dieu lorsque la graine de compassion embrase la totalité de notre âme.

« Il existe une toute autre révolution qui doit absolument avoir lieu si nous voulons nous dégager de cette suite sans fin de tourments, de conflits, de privations où nous sommes embourbés. » K.

Mais par quoi commencer pour impulser cette révolution pacifique intérieure qui mènera à l'avènement de l'être total ?

« Cette révolution ne doit pas avoir comme point de départ des idées et des théories qui, de toutes façons, se révèleraient sans valeur. Elle doit consister eu une transformation radicale de la conscience. » K.

Et là nous touchons au cœur du sujet. Pour qu'une transformation profonde rénove notre conscience dans sa totalité, il faut changer notre regard sur nous-mêmes. Intégrer une compréhension globale de ce qui nous constitue, émotions, sentiments, instincts, intuitions, intellect et autres.

« Il faut examiner, il faut la liberté, liberté de percevoir le fait, la réalité, non pas des idées, mais le fait réel de la peur. Le mot « peur » n'est pas la peur. Il faut comprendre et se libérer de la force du mot pour regarder le fait de la peur. » K.

La révolution pacifique est la connaissance de soi. Comprendre ses émotions, comprendre leurs processus et leurs erreurs. Vivre la sensation de peur, par exemple, qui vient à nous et tenter de comprendre le pourquoi de son émanation. Ne plus créer d'étiquette, de « grille d'évaluation » de nous-mêmes et des autres, briser le carcan de l'ego qui craint le supérieur hiérarchique et « crache » sur son subalterne. Briser le cycle infernal de la pensée qui créé les divisions, les « je suis » qui s'opposent à des « tu n'es pas ».

Etre attentif à nos réactions, nos pensées et savoir se diriger vers l'intelligence du cœur plutôt que l'intellectualisme froid et desséchant. Car le processus fondamental de la pensée est l'isolement.

La pensée agit en circuit fermé, c'est-à-dire qu'elle accumule du savoir livresque ou autres et appréhende toujours le monde par le filtre de ses connaissances. La pensée trouve sa sécurité dans les connaissances. Il est facile de voir comment une personne qui ne sait pas une chose semble démunie, inférieure, en faiblesse devant celui qui sait. Et inversement, voir s'enorgueillir celui qui croit savoir. Notre société en est le pale reflet, elle glorifie le savoir et l'avoir au détriment de l'être, alors que sagesse et connaissance livresque n'ont aucun rapport. Depuis l'école jusqu'à l'âge mur, l'humain est poussé à une boulimie de connaissances, il ne cesse d'accumuler, d'entasser, de se bourrer de connaissances comme il le fait avec l'argent et les biens. C'est toujours le même processus en circuit fermé, qui ne vit que par accumulation, mais le malheur est que comme le fantasme (la sécurité par l'accumulation) est différent du réel (l'avoir ne créant pas l'être), l'humain se trouve en manque permanent.

Comme dans toutes les addictions, les dépendances et autres compulsions, la pensée ne vit que par accumulations, pour combler un sac percé qui lui faut sans cesse combler à nouveau. Dans ce processus en circuit fermé la pensée s'oppose à l'inconnu. Elle en a peur, puisque celui-ci est impalpable, indéterminé par l'intellect puisque par définition, inconnu. Nous voyons bien en nous ces réactions d'appréhension, devant de nouveaux voisins, un nouveau pays à découvrir, un nouveau job ou une situation qui brise nos habitudes, jusqu'à l'inconnue suprême, la mort.

« Acquérir des informations et des connaissances n'est pas apprendre. Apprendre c'est aimer comprendre et aimer faire une chose pour la chose elle-même. » K.

Il y a deux façons d'apprendre : celle que l'on connaît bien, c'est-à-dire entasser du savoir livresque, et l'autre plus intérieure, qui naît à partir des incidents immédiats de la vie quotidienne. Non pas qu'il ne faille pas lire des livres, acquérir des connaissances et autres savoirs, mais il faut comprendre qu'il existe une manière plus profonde d'apprendre, en étant plongé dans le réel de nos vies.

Apprendre implique quelque chose de neuf, c'est-à-dire non parasité par le vécu expérientiel. Un exemple : vous gardez à l'esprit l'image d'une personne qui un jour vous a manqué de respect. Cette information se greffe dans votre mémoire et quand vous revoyez cette personne plus tard, vous gardez en vous les stigmates de cette expérience négative. Vous réchauffez d'anciens souvenirs, vous vous servez du connu pour appréhender une situation nouvelle, neuve et inconnue. Alors que la personne a peut être changé, par une attitude froide et dédaigneuse vous manquez une réconciliation.

Mais alors que c'est t-il passé ?

Votre mental par peur de l'inconnu s'est raccroché à une image qu'il connaissait de cette personne. Cette connaissance accumulée par une expérience a faussé le réel, elle a mis un filtre ancien et dépassé sur une situation vierge. Voila comment le monde entier croule dans la confusion par un même fonctionnement en circuit fermé, par la peur de l'inconnu.

Il faut se libérer du connu pour pouvoir impulser la révolution pacifique et devenir des êtres complets . Etre neuf, à chaque secondes, c'est appréhender toutes les situations possibles sans le parasitage du connu, avec un esprit clair d'émotions et d'affects. Chaque seconde est différente de la dernière, nous sommes en perpétuel changement, mais la pensée ne veut pas l'entendre, pour elle, ce qui est appris ne doit pas être remis en question. Non pas qu'il ne faille pas avoir de mémoire sur des faits passés, mais il faut remettre la mémoire à sa place, c'est-à-dire un simple composant, un gros disque dur et non un processeur.

Dans notre exemple, ce serait revoir cette personne qui nous a manqué de respect sans interférences de la pensée, fonctionner en circuit OUVERT. Etre ouvert à toutes les situations, être dans l'ici et maintenant, ne pas fuir dans une prospective hypothétique, ne pas se raccrocher au connu.

Vivre pleinement une situation neuve, vierge et laisser agir en étant à l'écoute de son être et de l'événement. Etre comme l'eau qui s'adapte à toutes les surfaces, sans se figer. Fluide, adaptative et source de vie.

L'avènement de l'humain total passera par ce cheminement, une libération du connu, un fonctionnement de l'esprit en circuit ouvert. Une vigilance en soi de ses émotions et réactions, et surtout une ouverture profonde du cœur qui inondera le monde d'un nouveau jour.