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paradoxe de fermi


Dossier : Intuition et raison
Le type intuitif de Jung


Extrait de L’Homme à la découverte de son âme, pp. 130-131

Préface et adaptation du Dr Roland Cahen, Albin Michel, 1928-1987

L'intuition, naturellement, en tant que fonction irrationnelle n'est pas pour l'intellect facile à définir. Je l'ai dite dans mes Types psychologiques « une perception via inconscient », une de ses particularités étant que l'on ne saurait préciser où et comment. elle prend naissance; elle paraît pouvoir .cheminer le long de multiples voies et permet, par son jaillissement, de voir, pour ainsi dire, ce qui se passe « au- delà d'un tournant ». Je m'en tiens là et avoue ne pas savoir au fond comment l'intuition opère; je ne sais pas ce qui s'est passé lorsqu'un homme sait tout à coup une chose que, par définition, il ne devrait pas savoir; je ne sais pas, comment il est parvenu à cette connaissance, mais je sais qu'elle est réelle et peut servir de base à son action. Les rêves prémonitoires, la télépathie et tous les faits de cet ordre sont des intuitions. J'ai constaté de ces phénomènes en quantité et suis convaincu qu'ils existent; on en trouve chez les primitifs et on en trouve partout dès qu'on prête attention aux perceptions qui nous parviennent à travers les couches subliminales [1] de notre être. L'intuition est une fonction très naturelle, parfaitement normale et nécessaire; elle s'occupe de ce que nous ne pouvons ni sentir, ni penser, parce que cela manque de réalité, comme le passé qui n'en a plus et l'avenir qui n'en a pas autant que nous le pensons. Nous devons être très reconnaissants au ciel de posséder une fonction qui nous octroie certaines lumières sur ce qui est « par ­delà les choses » . Naturellement, les médecins, qui se trouvent souvent en présence de circonstances énigmatiques, ont le plus grand besoin de l'intuition. Plus d'un bon diagnostic est l'oeuvre de cette mystérieuse fonction. On peut souvent montrer, en particulier chez des types franchement intuitifs, que certaines impres­sions sensorielles eurent lieu, qu'elles demeurèrent subliminales, c'est- à- dire ne devinrent pas conscientes, n'en suscitant pas moins, par le détour de quelques associations médiates, une intuition donnée.

En voici un exemple: j'avais une malade qui venait depuis quelque temps déjà me consulter; je la reçus un beau matin dans la maisonnette de mon jardin qui présente sur ses quatre côtés des portes et des fenêtres; celles- ci étant toutes ouvertes, il était impossible de constater la moindre odeur dans ce lieu. Je voulais entamer la conversation et lui demander ce qu'elle avait rgvé lorsqu'elle me dit subitement

- C'est un homme que vous avez reçu avant moi ce matin!
- Qu'en savez- vous? lui demandai- je étonné.
- J'en ai eu soudain l'impression !

Mon regard tomba alors sur un cendrier qui contenait encore quelques mégots de cigarettes. D'ailleurs il était encore tôt da la matinée et improbable qu'une dame soit venue à ma consultation de si grand matin. En outre, ma patiente savait que je ne fume pas moi- même de cigarettes. Ainsi, elle avait conclu de ce faisceau de faits ténus qu'il n'avait pu s'agir que d'un visiteur masculin cette conclusion inconsciente ayant cheminé en elle à son insu jusqu'à sa sphère consciente. C'est de la sorte, à partir de perceptions subliminales, que prennent souvent naissance ce que nous appelons des intuitions. Cela ne saurait nous surprendre, le type intuitif s'employant, avec la plus rigoureuse conséquence, à évincer en lui la réalité des choses telles qu'elles sont. Pour lui, leur atmosphère, leur climat, voilà la vérité qui importe. C'est pourquoi l'intuitif se sent à l'étroit, « malheureux comme les pierres », lorsqu'il se trouve inclus dans une situation réelle; celle- ci, bien établie, dépourvue de virtualités nouvelles, est pour lui comme une vraie prison; il éprouve, quitte à en pâtir, le besoin immédiat de forcer le réseau qui l'enserre. Tels sont les intuitifs qui papillonnent perpétuellement dans le monde, ne supportant pas et fuyant Ia réalité des choses. Ce comportement peut étendre fort loin ses ramifications, si loin qu'un intuitif peut, par exemple, arriver à perdre l'impression de sa corporalité, la sensation qu'il a de son corps. J'ai connu le cas d'une dame intuitive qui en fit l'expérience. Rentrant un beau jour chez elle, elle découvre inopinément, en chemin, la possibilité et l'existence d'un nouveau problème; elle en est si fascinée qu'elle s'assied sur un banc en dépit d'une température de cinq degrés sous zéro; plongée dans ses réflexions qu'elle poursuivit sans prendre garde à la température ambiante, elle contracte un sérieux refroidissement qui la tient au lit pour quelques semaines. Voici un second exemple : une femme intuitive, qui jouissait par ailleurs d'un excellent équilibre psychique, fut assaillie au cours d'une consultation par un tas de problèmes complexes et de questions inouïes. Je lui demandai: « D'où tirez­ vous ce fatras? ». Celui- ci constituait pour moi au premier abord une parfaite énigme. J'eus petit à petit l'intuition (chez moi aussi il s'agissait d'une intuition!) qu'il y avait là- dessous quelque chose de corporel. Je lui demandai si elle avait déjeuné. « Non », elle avait totalement oublié de le faire; elle avait simplement faim. Je lui fis apporter une tasse de thé et du pain, et les problèmes s'envolèrent comme ils étaient venus. La faim refoulée avait été à l'origine de cette perturbation. Les intuitifs peuvent être aveugles la réalité des choses à un degré inouï. J'ai aussi connu le cas d'une patiente qui, tout à coup, se mit à ne plus discerner le bruit de ses pas sur le sol. Elle en fut tellement effrayée qu'elle entre­vit précipitamment un traitement.

Le contexte typologique jungien

« Pour C.G.Jung, l'individu dispose, pour s'adapter au monde extérieur et aux conditions de sa propre structure, de quatre fonctions principales qui sont : la Pensée, le Sentiment, la Sensation et l'Intuition.

Chaque être humain possède les quatre fonctions, mais à des degrés d'évolution différents. L'une d'elles est, en général, plus développée et plus consciente que les trois autres, c'est la fonction principale. C’est la plus sûre, celle qui réagît le plus spontanément. Une autre lui sert de fonction auxiliaire (ou adjointe). La troisième et la quatrième sont plus ou moins inconscientes et rudimen­taires.

Les quatre fonctions principales agissent de la façon suivante :

1. La Sensation constate ce qui existe autour de nous elle est perception pure. On l'appelle aussi «fonction du réel ».

2. La Pensée nous indique ce que signifie la chose perçue.

3. Le Sentiment nous transmet la valeur que cette chose a pour nous. Il établit le rapport entre le sujet et l'objet, il admet ou refuse.

4. L'intuition, enfin, vise les possibilités que cachent une chose, un être ou une situation. C'est la fonction de com­préhension spontanée, non réfléchie, venue par la voie de l'inconscient. On dit de quelqu’un qu’il est intuitif s’il porte avec aisance des jugements justes sans justification logique ni possibilité d’analyse.

Description du type Intuition

Celui - ou souvent celle qui perçoit la totalité d'une chose par la voie de l'inconscient et en prévoit les possibilités inhérentes, mais qui est faible, et souvent défi­cient vis-à-vis des exigences pratiques de la vie, repré­sente le type Intuition.

L'Intuition consiste en un flair, une conception de poss­ibilités inhérentes à un être, une intuition ou une chose. L’intuition est la fonction psychologique qui nous communique des perceptions par la voie de l’inconscient. Des faits du monde extérieur ou intérieur, ou leurs liens invi­sibles, peuvent être l'objet de cette perception immédiate. Pour l'intuition, une donnée quelconque se présente en tant que totalité, sans que nous soyons capables, de prime abord, de trouver, ou d'indiquer de quelle façon cette donnée s'est présentée à nous. L'Intuition est un genre de conception instinctive ...

Le type intuition extraverti

est constamment à la re­cherche de possibilités nouvelles. Il saisit d'un coup d’œil toutes les éventualités d'une situation. C'est l'inconnu, la nouveauté qui l'attirent. Il vit toujours en avant de lui-même.

Le type intuition introverti
ne s'intéresse pas plus que l'extraverti à la réalisation de ses idées, qui sont plutôt des visions, des inspirations. Sa réalité à lui, c'est son in­conscient peuplé d'images, son monde intérieur inépui­sable de richesses. Absorbé par sa vie intérieure, il perçoit insuffi­samment les réalités extérieures, le sens de l'observation lui fait souvent défaut. Désemparé devant les obli­gations de la vie pratique, il oublie ou néglige sa personne [2] ».

Les « intuitifs » considèrent la vie [3] comme une aventure créative regorgeant de possibilités exaltantes. Ils observent en permanence l'environnement à la recherche d'opportunités et de possibilités qu’elles soient externes ou intellectuelles. Ils découvrent des schémas d'ensemble et des relations que les autres ne perçoivent pas. Ils souhaitent se réali­ser, explorer leurs possibilités, goûter à toutes sortes de choses. Ils ont souvent plusieurs projets en cours, ou plusieurs livres en même temps.

Ils apprennent avec enthousiasme quand les sujets sont variés et sans cesse renouvelés. Ils n'aiment pas beaucoup les cours trop structurés.

Ils ne se laissent pas impressionner par les idées reçues et regardent tout avec un œil neuf. Ils sont plus intéres­sés par ce qui pourrait être que par ce qui est.

Très sensibles, ils sont perspicaces et se projettent dans l'avenir. Ils ont le goût de l'anticipation et devinent où le vent va souffler. Ils ont en ce domaine des intuitions pénétrantes. Ils abordent chaque question l'esprit neuf, sans a priori et aiment bien travailler avec l'inspiration du moment car ils ne se sentent pas à l'aise dans la routine et la bureaucratie, où ils réussis­sent mal et aiment travailler avec des gens aussi originaux et créa­tifs qu'eux.

Ils sont doués pour comprendre intuitivement les relations humaines. Ils devinent aisément les moti­vations des autres et sont à la recherche des significations cachées dans leurs paroles et leurs actions. Ils comprennent souvent les sentiments et les motivations des gens avant même que ceux-ci n'en soient conscients. Ils fonctionnent comme des catalyseurs, plus par influence et exemple que par autorité. Ils ont le souci de l'harmonie entre les personnes ; ils y consacreront d'autant plus d'efforts que les conflits sont pour eux une source de tensions et de fatigues qu'ils vivent mal.

Les personnes intuitives :

- sont portées à faire des synthèses créatives, conceptuelles, symboliques ou métapho­riques,

- elles se montrent souvent créatives, imaginatives et astucieuses, curieuses, et adoptent une vision à long terme.

- Souvent coopératives et serviables, elles peuvent s’avérer sensibles, bienveillantes et emphatiques.


suite du dossier : Bergson met l'intuition au premier plan



Références

[1] Nous citons ici très largement l’ouvrage d’Ania Teillard sur L’âme et l’Ecriture (Stock) ainsi que les écrits de Jung et de Myers et Briggs.

[2] D’après Anja Teillard

[3] La description qui suit utilise en les adaptant des textes issus du test MBTI (Myers et Briggs).

[1] Sub = au- dessous, limen = seuil, subliminal = situé au- dessous du seuil de la conscience. (NdT)