*Croire, Savoir et Connaitre, Introduction - unisson06
spiritualite laique - Unisson06

Croire, Savoir et Connaitre
Religion, Science et Spiritualité

Savoir

par Michael Abitbol

 


Le mot savoir est riche d'enseignement sur qu'il constitue dans son sens profond. Décomposant le sémantiquement, cela nous donne « S-AVOIR ».

On trouve ici le verbe « Avoir » qui donne en latin « habere » traduis par « tenir, posséder ». Le s-avoir peut être ainsi identifié comme une attitude d'amener de l'extérieur à soi des objets pour les posséder. Dans ce qui nous intéresse ici, ce sont les savoirs extérieurs à l'humain. L'adolescence c'est la découverte du monde, la soif de savoir, cette phase est importante et nécessaire à la construction de l'être. Auparavant, il était « infans » (enfant) et ne pouvait pas parler, c'est-à-dire savoir s'exprimer et exprimer ce qu'il sait pour pouvoir exister. Maintenant, il veut exister par lui-même, mais n'ayant pas encore accès à son potentiel de connaissance intérieure (qui viendra plus tard s'il se met en chemin) il se lance dans l'accumulation de savoir théorique.

Il va donc se lancer à corps perdu dans l'étude, analogiquement on retrouve à ce stade le théologien, le scientifique et l'ésotériste du deuxième stade qui étudie la symbolique initiatique (c'est-à-dire le théoricien de la spiritualité). Au stade de « savant » ou « d'adolescent spirituel » on peut aussi trouver les philosophes rationalistes, les psychologues et la plupart des professions se plaçant dans la terminologie des « sciences humaines » assujetties à une pensée cartésienne faussement comprise. Descartes ne reniait pas l'esprit et le divin dans l'humain, il vivait à une époque où le dogme religieux devait être dépassé et pour cela il lui fallait trouver une méthode, une voie de sortie, comme l'indique cet extrait de ses « méditations métaphysiques » publiées en 1614 ( trad. duc de Luynes, Bibliothèque de la Pléiade, p. 312) :

« Ayant accoutumé dans toutes les autres choses de faire distinction entre l'existence et l'essence, je me persuade aisément que l'existence peut être séparée de l'essence de Dieu, et qu'ainsi on peut concevoir Dieu comme n'étant pas actuellement. Mais néanmoins, lorsque j'y pense avec plus d'attention, je trouve manifestement que l'existence ne peut non plus être séparée de l'essence de Dieu, que de l'essence d'un triangle rectiligne la grandeur de ses trois angles égaux à deux droits, ou bien de l'idée d'une montagne l'idée d'une vallée; en sorte qu'il n'y a pas moins de répugnance de concevoir un Dieu (c'est-à-dire un être souverainement parfait) auquel manque l'existence (c'est-à-dire auquel manque quelque perfection), que de concevoir une montagne qui n'ait point de vallée. »


Et page 314 du même ouvrage :

« Par le nom de Dieu j'entends une substance infinie, éternelle, immuable, indépendante, toute connaissante, toute-puissante, et par laquelle moi-même, et toutes les autres choses qui sont [...] ont été créées et produites. »

  

Il nous est possible de nous questionner sur la suite de son enseignement incomplètement compris et les répercussions qu'il a encore sur les esprits qui se meurent dans un matérialisme sans issue.

Revenons à nos trois intéressés ici, le théologien, le scientifique et le symboliste, tout comme l'adolescent, ces trois êtres en sont au stade de la croyance que l'essentiel leur sera donné en cherchant à l'extérieur de soi. Mais ils doivent passer par ce stade, on ne peut apprendre qu'en expérimentant par soi-même.

Concernant les trois gunas que nous avons sommairement aperçu, ici c'est le guna nommé « Raja » qui est en majorité à ce stade de croissance. Raja représente le mouvement, l'activité incessante, qualité qui vise à l'extension et à l'action sur le plan matériel. En effet le scientifique comme le théologien s'activent à vouloir changer le monde (avant de se changer eux-mêmes), la boulimie de savoir est une compulsion d'activité. Une énergie pousse en eux mais comme ils ne la comprennent pas encore au lieu de la comprendre et de la vivre, il l'a projette à l'extérieur comme pour soulager cette tension. Le principe tamasique est aussi celui où les forces de l'ego peuvent le plus se cristalliser car s'élabore la croyance que plus il aura de savoir et plus il se rapprochera de la vérité. Hors son état de tension constante démontre que cette voie ne mène pas à la vérité qui transforme et apaise, mais juste à une accumulation de voiles sur la simplicité de l'être. A un certain stade l'ego est tellement puissant qu'il ne peut plus admettre autre chose que sa propre avidité. Et ainsi rejette violement les autres types d'être, l'histoire nous a montré l'intolérance des théologiens envers les hérésies qu'ils ne comprenaient pas (l'exemple des Cathares est très parlant, massacré par le pape Innocent trois, le mal nommé). Mais aussi en science et en rationalisme devant la chasse aux nouvelles formes de spiritualité et l'intolérance envers d'autres modalités de compréhension qui ne prennent pas la raison comme seul outil de perception. Le modèle dualiste du savant s'élabore sur ses propres normes, c'est-à-dire ses filtres interprétatifs de la réalité, d'où le fait que même en science il y a des chapelles et des querelles, nous démontrant que l'objectivité scientifique n'est pas gage de vérité.

Le théologien est encore en partie un croyant, (tout comme l'adolescent possède encore des aspects de l'enfant) mais il sent en lui le besoin de savoir et comme il est aussi une autorité religieuse il se doit de savoir. Alors il va accumuler des connaissances théoriques et spéculatives sur ce que doit être le divin. Cette possession de savoir lui donnera l'illusion qu'il est dans la Vérité parce qu'il sait. Mais ce qu'il sait n'est qu'une petite partie de la vérité, car il se verra opposé à un autre type d'adolescent, le scientifique.

« Une première source de confusion tient au fait que les critiques de la gnose ne disposent que de ces deux catégories : le croire et le savoir, et ils identifient la gnose avec le savoir tout court. On perd ainsi complètement de vue qu'entre le croire et le savoir, il y a un troisième terme médiateur, tout ce que connote le terme de vision intérieure, ordonné lui-même à ce monde intermédiaire et médiateur oublié de la philosophie et de la théologie officielles de nos jours, le mundus imaginalis , le monde imaginaire. La gnose islamique dispose ici du schéma triadique nécessaire : il y a la connaissance intellective (aql), il y a la connaissance des données traditionnelles qui sont objet de foi (naql), et il y a la connaissance qui est vision intérieure, révélation intuitive (kashf). La gnose est vision intérieure. »
Henry Corbin (Extrait d'allocution sur le thème : La science et la gnose)

Le scientifique est un adolescent qui cherche à s'émanciper le plus possible de ses parents en cherchant et expérimentant par lui-même. Mais vu que le domaine du savoir en terme spirituel est le domaine réservé au théologien il va se rabattre sur le domaine de la matière. Ainsi, au même titre que le théologien il va fonder son savoir sur le monde (et non sur lui-même) d'un point de vu fragmentaire et partiel. Car il ressentira toujours au fond de lui que la matière n'est pas une finalité et surtout qu'elle n'offre pas ce qu'il recherche au fond de son cœur. Il se verra opposé à l'ésotériste, le symboliste.

Le symboliste est lui aussi au stade de l'adolescence, mais disons qu'il est un adolescent plus mature. Dans le sens ou le symbole se veut être un pont entre l'esprit et la matière. Il tente par ses recherches de trouver une voie de synthèse et donc d'unification entre les points de vus du théologien et du scientifique. Il utilise ainsi le principe d'analogie en utilisant des phénomènes matériels et les transposant dans une compréhension d'un sens spirituel. Par exemple, il étudiera les symboles des éléments de la matière et les analogies que l'on retrouve dans l'humain en tant que principe spirituel ou tous autres types de symboliques. Où il trouvera que le symbole du caducée d'Hermès représente le tracé énergétique de la kundalini, ou bien que les forces du monde physique peuvent être contenues par analogie dans l'être.

Tout comme nous avons vu que même si le stade de l'enfant est nécessaire il ne doit pas être une finalité, car s'il en est ainsi il maintient l'humanité dans l'ignorance et la souffrance. L'adolescence elle aussi possède un aspect dualiste, on sait que les adolescents, par leur mal être, peuvent être destructeur. Et que souvent ils ont peur de ne pas savoir, une peur panique, car elle symbolise leur retour à l'enfance. Les adolescents refusent d'être considéré comme des enfants et font tout pour s'émanciper, jusqu'à imiter les adultes. C'est que font eux aussi le théologien, le scientifique et le symboliste, ils imitent parfois les adultes spirituels et quand ils ne peuvent pas les comprendre ils préfèrent les dénigrés au mieux, les condamner au pire. Ne voyons pas ici une sorte de hiérarchisation élitiste, cela n'aurait aucun sens, car le sage réalisé aime tous les êtres et sait qu'à chaque stade de croissance il existe une nourriture adéquate. Les adolescents mangent beaucoup, car ils sont en pleine croissance, il leur faut des aliments riches pour soutenir la mutation qu'ils vivent. Pareil pour le théologien, le scientifique ou le symboliste, ils sont en pleine croissance spirituelle et ont besoin de carburant pour alimenter ce feu. Voila pourquoi ils peuvent parfois entrer dans une sorte d'avidité, de boulimie de savoir qui mène à de forte névrose pathologique. Ces névroses s'expriment dans le fait que même s'ils savent tout sur tout ils ressentent toujours en eux un vide qui les tourmente. Malgré une tête bien pleine, il leur reste, comme disait Pascal : « un trou en forme de Dieu au milieu du cœur ».

On retrouve au niveau d'adolescent spirituel beaucoup d'incroyant, de rationalistes, matérialistes, agnostiques et athéistes. Qui n'ayant donc pas trouvé de nourriture spirituelle élevée se sont rabattu sur la science et le savoir comme compensation. L'avantage est qu'ainsi ils ont pu cultiver une autonomie intérieure au même titre que l'adolescent qui veut se détacher de l'influence parentale pour savoir par lui-même. L'inconvénient réside dans le fait que la science matérialiste qui est une organisation adolescente dans son fondement (rejet du père incarné par la religion dogmatique) n'apporte que des réponses partielles et ne nourrie par leur quête de sens. Les théories se succèdent et se contre disent parfois plongeant dans la perplexité et cette déstabilisation des certitudes peut amener à un dogmatisme presque équivalent à celui du croyant. Le non-croyant a beau accumuler du savoir il reste toujours en lui ce vide au milieu du cœur. Car seul la connaissance est à même de le remplir, seule le chemin qui est vécu de l'intérieur résout l'impasse du raisonnement du croyant et du non-croyant.

 

« La religion n'est pas non plus la croyance de l'incroyant, le Dieu du croyant qui ne croit pas. »
Jiddhu Krishnamurti. (Au Seuil du silence, Paris 1968 – p. 76)

 

Il est intéressant d'observer que le non-croyant (qui a fait sien comme vérité absolue l'œil unique de la science) a comme une peur panique que la matière ne soit pas la seule réalité existante. On le comprend historiquement par le fait que la science a utilisé le matérialisme pour faire sa place contre l'église. Mais elle a jeté le bébé avec l'eau du bain et tout ce qui n'est pas matérialiste semble faire peur, comme l'hérésie fait peur au dogme religieux. Voila pourquoi tant d'énergie est dépensée dans les organisations rationalistes ou zététiciennes pour démonter l'existence de l'esprit selon les critères limités des sciences matérialistes. Alors qu'ici on confond religion dogmatique et spiritualité libre et ouverte sur tous les aspects de l'être humain. A côté de cela d'autres scientifiques courageux (et ne souhaitant pas plus que les scientistes pur et dur que le dogme religieux reviennent) s'ouvrent à la découverte de la spiritualité dont tout hommes a en droit de vivre et de connaître. Cette ignorance de la part du scientisme provient du fait que les scientifiques matérialistes n'ont pas de véritable chemin intérieur et restent aussi figé dans les illusions de la compréhension rationnelle du monde. Pascal disait : «  Deux excès : exclure la raison, n'admettre que la raison. » Donc, la voie de l'équilibre est utilisable et salutaire, manier la raison sur le plan matériel et technique et l'intuition ainsi que d'autres mode de connaissance pour approfondir la question du sens de la vie de l'humain dans l'univers.

Finalement, le croyant comme le non-croyant projettent au dehors d'eux (soit Dieu dans le ciel, soit dans l'analyse scientifique). Mais au le dehors n'existe que parce qu'il y subsiste en nous une conscience pour l'observer. Par exemple, dans le sommeil profond nous n'avons aucunement conscience de l'existence du monde, pourtant nous existons toujours et c'est à ce stade aussi que le sommeil est le plus réparateur pour le corps. La physique quantique a mis le doigt sur cette compréhension millénaire en énonçant l'inséparabilité de l'expérimentateur et de l'expérience. Signifiant que c'est la conscience de l'expérimentateur qui influe sur la nature de l'expérience et que la globalité de la compréhension du monde ne peut se faire dans la dualité. Le s-avoir scientifique et le s-avoir religieux resteront partiels car s'opposant déjà l'un l'autre et surtout ne se basant que sur des données théoriques qui fluctuent avec le temps. L'adolescent scientifique ou l'enfant croyant devront passer par une crise progressive pour arriver à modifier leur regard sur le réel.

Il leur faudra arriver jusqu'à la rupture, voir une profonde dépression où ils ressentiront dans tout leur être ce manque de Dieu en eux. Le fait que l'avoir ne sera jamais l'Etre et que le livres alourdissent l'esprit s'il ne sait pas les considérer comme il se doit, un moyen et non une fin. On a vu des théologiens quitter leur organisation religieuse, des scientifiques arrêtés de chercher au dehors et des symbolistes prendre conscience qu'il leur faudra ne plus penser un symbole mais le vivre. Ces êtres ont réussi le passage de l'adolescence à l'âge adulte, là on peut commencer pour l'humain, s'il le souhaite, le chemin intérieur.

 

Troisième partie : Connaitre
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