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Un nouveau paradigme social, la Spiritualité Laique

par Michael Abitbol


Longtemps la spiritualité a été une composante essentiellement représentée par les diverses organisations religieuses. Toute religion intègre effectivement des éléments de spiritualité, (du latin Spiritus qui signifie « l'esprit ») en particulier dans les branches ésotériques. Si nous observons les diverses cultures religieuses du monde nous apercevons que sous les diverses formes cultuelles existe un fond commun unique. Partout sur le globe l'être humain a perçu qu'il existait un monde spirituel, il a profondément ressenti en lui cette intuition primordiale qui transformait sa vie. A chaque époque ont émergé des sages qui, à la suite d'un chemin intérieur profond et solitaire, ont tenté d'apporter un enseignement aux différents peuples contactés. Ces êtres d'exceptions proposèrent un enseignement à plusieurs niveaux afin qu'il puisse nourrir les différents types d'êtres. Un enseignement possède un aspect exotérique, qui enseigne une certaine éthique de la vie et des règles sociales qui parfois se transforment en dogme. Puis, un aspect ésotérique (là ou commence réellement la spiritualité) où un chemin intérieur et une compréhension symbolique et analogique sont enseignés. Il est arrivé qu'à la suite de l'initiateur d'un enseignement les suiveurs ne puissent maintenir le niveau spirituel de celui-ci et qu'ainsi avec le temps l'esprit se perde au profit de la lettre et du dogme. Dès qu'un enseignement perd de sa spiritualité, il se fige, se sclérose, et crée plus de souffrance qu'il n'était censé permettre de s'en dégager. A ce stade, un autre sage apparaît qui va réformer l'ancien enseignement décadent et impulser un nouveau souffle à l'humanité. Parallèlement à cela il a toujours existé des écoles initiatiques où furent formés les initiateurs des religions. Dans ces écoles, était spécialement enseigné un chemin de connaissance de soi, un chemin spirituel universel qui allait ensuite s'adapter à certains peuples selon certaines situations historiques.

La vérité est Une et ses formes d'expressions multiples

Si nous étudions de près les enseignements du monde entier nous pouvons comprendre directement qu'au fil du temps ils ont subit une altération, une dilution. Chaque religion ou enseignement est crée à une certaine époque, dans un certain contexte historique et pour une certaine population. Cet enseignement dans sa branche exotérique s'adresse au peuple qui n'est pas encore prêt pour une compréhension plus profonde et donc universelle. Puisqu'au niveau populaire il n'y a pas encore perception des mécanismes de l'ego et apprentissage de l'observation consciente de ce qui est. Le peuple se situant au niveau de la croyance interprète ainsi un enseignement temporaire (car lié à la contingence d'une époque précise) comme une vérité ineffable, or, comme le disait Bouddha : « Il n'y a rien de plus constant que le changement ».

C'est pour cette raison que l'on observe certaines religions encore très attachées à des enseignements qui étaient valables dans leur forme à l'époque où ils ont émergé, mais ne peuvent plus l'être dans le contexte actuel. Puisque les époques changent, les systèmes religieux et politiques évoluent et ce qui était valable il y a 3000 ans par exemple sur un plan exotérique peut être un frein considérable à notre époque. Mais, dans le fond, l'enseignement spirituel ou ésotérique d'une religion est intemporel, car il n'existe qu'un seul sommet pour des chemins multiples. Les mystiques arrivés à la réalisation de leur être intérieur parlent le même langage de cœur à cœur, car ils ont dépassé les formes temporelles pour s'ancrer dans l'intemporel, l'absolu, ou peu importe le nom qu'un enrobage culturel veut lui attribuer. Le mot ne sera jamais la chose qu'il décrit, l'orient a particulièrement mis en avant l'ineffabilité de l'absolue source de toute chose. La source (ou le Tao/Brahman/nature de Bouddha) est innommable, imprononçable (les amérindiens parlent de Wakan Tanka le « Grand mystère » ) , la pensée ne peut l'atteindre et ainsi personne, aucune religion ne peut se l'approprier. Dans les religions monothéistes, on trouve une partie de cette compréhension dans l'interdit de se représenter Dieu ou de prononcer son nom en vain. Mais cette compréhension très ésotérique fut diluée dans une conception rigoriste et ethnocentriste. Certes l'absolu sans nom ne peut être conceptualisé, mais ce n'est aucunement un dieu personnel dont il est question. Il y a eu une certaines confusions entre les conceptions de dieu personnel (utilisé pour la compréhension populaire) et la perception ésotérique qui plaçait le divin au-delà du monde de la pensée.

Krishnamurti aimait à dire que :  « Toute organisation de la vérité conditionne la vérité » comprenons ici cette vérité éternelle, les formes temporaires (au même titre que les techniques de méditations) ne sont que des outils, des aides sur le chemin, (des moyens habiles comme disait le Bouddha) de multiples doigts qui indiquent une lune commune, mais le doigt ne peut être la lune.

En occident, les religions monothéistes dans leur aspect exotérique ont mis l'accent sur un dieu personnel, possédant des attributs plus humains que divins. Le concept de Dieu personnel est un outil de méditation, tout comme par exemple en Inde dans certaines voies les divinités sont conçues comme des entités réelles. En fonction du niveau de conscience il est utile d'utiliser une divinité représentant certains attributs symboliques de la source afin de les travailler en soi. Ainsi, prier une divinité représentant la compassion permet par effet miroir et identification de faire émerger en soi les énergies de la compassion. En orient, l'existence de niveaux de conscience est encore aujourd'hui enseignée, les différentes voies cohabitent et se comprennent. Les divinités, ces dieux et déesses symboliques, sont comprises comme de multiples facettes d'une source commune, d'une conscience universelle qui donne vie à la multitude. La perte de l'unité transcendantale des enseignements amène à une fixation dans la forme. Ainsi s'il n'est plus enseigné par l'expérience directe l'existence d'un fond commun universel et impersonnel, les dérives émergent forcément. C'est ce que les guerres de religions nous ont démontré, la perte de l'unité foncière au profit de la multitude formelle. La diversité culturelle est une chance, mais elle ne peut se vivre harmonieusement qu'en prenant conscience de l'unité qui donne vie à toutes les formes. Un soleil central qui permet à de multiples rayons d'exister.

La notion de Dieu personnel n'est aucunement indispensable à la réalisation intérieure, des voies comme le taoïsme ou le bouddhisme par exemple ont développé des enseignements d'une grande profondeur sans avoir besoin d'en rester au concept/outil du dieu personnel. S'il existe des divinités, ce ne sont que des représentations symboliques d'une source universelle. Le sommet de la réalisation sur ces chemins amène au dépassement de l'illusion de la forme pour vivre le fond commun de toute chose, cette conscience qui observe dans le calme.

Le fond et la forme

Prenons par exemple l'analogie de la randonnée. Au départ d'un sommet il existe plusieurs versants. Prenons quatre randonneurs, chacun partant de son versant respectif. Analogiquement chaque randonneur est un pratiquant d'une religion sur son propre chemin. Si les randonneurs restent en bas du sommet (au niveau exotérique et littéraliste des religions), ils croient que seul leur chemin mène au (seul) sommet. Puisque à ce niveau-là ils ne peuvent apercevoir l'existence des autres versants de la montagne avec les divers chemins. Mais plus les randonneurs avancent dans leur ascension et plus ils semblent observer l'existence d'autres versants et d'autres chemins. Et tous finissent par arriver finalement au même sommet, en se rendant compte de l'unité dans la diversité.

 

Seul celui qui a compris le silence peut émettre un son.

Seul celui qui a compris l'immobilité, peut se mettre en mouvement.

Seul celui qui a compris le fond, peut vivre la forme.

 

Tout part du centre pour s'étendre vers la périphérie, le centre peut vivre sans la périphérie, mais la périphérie est dépendante du centre pour exister. Projetons cette analogie sur le chemin intérieur, il convient de vivre en soi cette conscience sans forme pour ensuite vivre avec sagesse et discernement l'utilité des formes dans notre monde manifesté. Si l'on croit que la forme est la vérité, il devient inévitable que les conflits mondiaux persisteront, puisque les formes sont multiples et exclusives, alors que le fond est unique et inclusif. Nous arrivons maintenant à ce qui peut être défini comme une Spiritualité Laïque, laïque dans le sens d'universel, de non-dogmatique et d'ouvert sur la multiple partant d'un centre unique.

La Spiritualité Laïque , c'est la prise de conscience de l'unité spirituelle de l'espèce humaine par delà les formes distinctives. Elle est un chemin de connaissance de soi adapté à notre époque et capable d'utiliser l'essence même des enseignements libérateurs du passé qu'ils soient d'Orient comme d'Occident. Sur ce chemin, l'accent est principalement mis sur le fond, l'unité de la conscience impersonnelle, par delà les hypostases ou symboles de divinités qui sur ce chemin n'ont pas réellement d'importance. Il s'agit ici de laver les mots, laver les concepts et libérer l'esprit des croyances et du savoir (s-avoir) qui sont des entraves à la connaissance de soi. Dans l'esprit d'un Socrate : « Connais-toi toi-même et tu connaitras l'univers et les dieux. » l'humain est une représentation miniature du cosmos. En ce sens que par le principe d'analogie s'il se connaît lui-même, il connaît directement (par une connaissance de première main) le fonctionnement de l'univers et s'harmonise avec lui. Remontant ainsi à la conscience universelle il perçoit directement l'aspect illusoire et temporaire de la croyance en un dieu personnel. Car il a compris que le besoin d'un dieu personnel existe uniquement tant que l'être s'identifie à sa personnalité de surface et n'a pas encore eu accès à son être essence-ciel. Mais dès qu'il réalise une plongée dans ses propres profondeurs il observe que tout est UN et que la source qui lui donne vie est un océan d'amour infini qui est libre de toute éternité. Ce n'est pas l'essence de notre être qui entre en conflit avec celle des autres, mais la confusion créée par nos masques illusoires.

La Spiritualité Laïque aujourd'hui s'exprime de plus en plus, on le voit dans de nombreuses démarches intérieures. Elle s'axe principalement autour de la conscience d'être et non dans l'avoir au niveau des croyances, des techniques de méditations ou du savoir spéculatif. Elle étudie certes les avancées scientifiques, les méthodes de méditation ou de guérison qui tendent vers une compréhension des phénomènes de l'esprit. Mais elle perçoit qu'aussi bien une croyance ou un savoir théorique ne mène pas à la libération intérieure, à la connaissance du réel. Elle privilégie la connaissance de soi, l'accent est principalement placé sur l'ancrage de l'unité centrale de la conscience en soi. Une fois ce centre perçu et vécu au quotidien, alors il est possible de s'orienter vers la périphérie et de s'intéresser à la diversité des formes manifestées. Gardant toujours ce centre en soi, il n'est plus possible de dévier en prenant le doigt (la forme) pour la lune (le fond).

La Spiritualité Laïque représente à mon sens une chance pour notre époque, elle est accessible à toutes et à tous. Elle peut être vécue aussi bien par des athées que par des religieux car elle propose de les rassembler sur leur réalité intérieure par-delà les filtres conceptuels. C'est un chemin d'unification, où l'on tente de rassembler l'humanité dans ce qu'elle a en commun. Tous les êtres aspirent au bonheur, à la joie, la liberté et l'amour, ce sont des valeurs universelles qui vibrent au fond de chacun. Plutôt que de rechercher cela chacun de son côté, nous est t-il possible de tendre une main vers cet autre qui ne nous ressemble pas ?