*Science, philosophie et métaphysique - unisson06
paradoxe de fermi


Science, philosophie et métaphysique
Seconde partie

par Christian Camus


Science et philosophie

Maintenant que nous avons cerné un peu mieux la notion de science nous pouvons étudier les rapports entre science et philosophie. Par exemple, demandons-nous en quoi une philosophie rationaliste, c'est à dire qui ne s'appuierait, comme la science, que sur l'expérience sensible et la raison, différerait-elle de l'ensemble des sciences ?

Raison et philosophie

Il me semble que la science s'est séparée de la philosophie le jour où l'on a compris qu'il n'était plus possible de prétendre continuer à parler de la totalité de façon rigoureuse. Les scientifiques ont préféré conserver la rigueur et pour ce faire ont accepté de restreindre autant qu'il serait nécessaire le champ de leur investigation (cette attitude n'étant pas forcément consciente et explicite). Cette restriction est une contrainte consécutive à cette exigence de collectivisation de la pensée. Le philosophe n'accepte pas cette restriction, et préfère éventuellement prendre des risques et renoncer à la rigueur. L'idéal étant évidemment d'élaborer un système, c'est à dire une pensée pouvant rendre compte de l'ensemble de la réalité. Ceci, à la différence du scientifique, qui ne s'intéresse (au moins dans le cadre de sa démarche) qu'aux questions dont il suppose qu'il pourra leur apporter une réponse en respectant les exigences de la science. La démarche du scientifique consiste à poser une hypothèse, ensuite à tenter d'observer dans la nature ce qui pourrait valider, ou invalider, son hypothèse. Quitte à imaginer une expérience, c'est à dire à poser des questions à la nature et à ne pas se contenter du donné de la nature. Mais, s'il n'y a pas d'observations possibles qui permettent de trancher la question, il ne peut pas la poser. Autrement dit, c'est la nature qui décide des questions qu'il pourra poser, ainsi que les moyens techniques dont il dispose. C'est les moyens qu'il a d'y répondre qui imposent au scientifique les questions qu'il pourra poser. Le philosophe traite les questions qui s'imposent à lui, même s'il n'a pas les moyens d'y répondre. Et aussi, le philosophe prend en compte la totalité de l'expérience sensible (et non-sensible s'il n'est pas matérialiste) qui nous est donnée et tente d'y comprendre quelque chose10. Si le problème du scientifique est d'imaginer, puis de réaliser, une expérience qui va peut-être répondre à sa question ; le problème du philosophe est qu'il se trouve devant une masse de données énorme à organiser. Et le piège est évidemment de truquer sa réflexion en privilégiant soit une catégorie de données, soit un type d'interprétation. Ce n'est d'ailleurs qu'en procédant ainsi que les philosophes ont réussi à échafauder des systèmes. Il me faut ajouter que le philosophe peut aussi s'intéresser, par pure curiosité, aux questions qui ne s'imposent pas à lui. La philosophie est aussi fille de l'étonnement.

Liens entre rationalisme, scientisme et matérialisme

Les liens entre la science, le scientisme, le rationalisme et le matérialisme sont extrêmement riches. Je me contenterai d'essayer d'ouvrir quelques pistes. Personne, pratiquement, ne se reconnaît comme scientiste, ce sont presque toujours les autres qui le sont. Pourtant, nous allons voir que c'est une position tout à fait logique et légitime, au moins dans le cadre du matérialisme. Rationalisme, scientisme et matérialisme sont très souvent associés. L'Union Rationaliste, par exemple, est matérialiste. Cet amalgame n'est nullement évident a priori. Les rationalistes auraient-ils démontré l'inexistence de Dieu ? Nous aimerions savoir où. Si ces liens ne sont nullement évidents ils existent pourtant ; je vais essayer de le montrer. Pour cela nous allons voir ce que signifient ces notions et leurs implications ; ils apparaîtront alors clairement.

Le postulat fondamental du rationalisme est que la raison est le seul mode de connaissance dont nous disposons ; avec, ou non, l'expérience sensible selon deux formes différentes du rationalisme. Ou plus exactement encore, il en existe deux formes qui n'entretiennent pas le même rapport avec l'expérience sensible.

Les rationalistes confondent souvent irrationnel et non-rationnel. Cette confusion est tout à fait logique dans cette démarche, logique mais non-rationnelle. Elle est logique en ceci qu'elle découle du postulat fondamental du rationalisme. Si la raison est le seul mode de connaissance possible ce qui n'est pas rationnel est contre la raison. Mais elle n'est pas rationnelle en ceci que ce postulat n'a jamais été démontré rationnellement. Ainsi, très souvent, ils qualifient d'irrationnelle des pensées non matérialistes. Alors qu'elles sont peut-être seulement non-rationnelles. Mais ils feraient bien de commencer par appliquer à eux-mêmes ce qualificatif. En effet, leur adhésion au rationalisme, ou au matérialisme, n'est pas seulement non-rationnel, ce qui serait normal, elle est généralement tout à fait irrationnel.

Le scientisme consiste à penser que les exigences propres à la science ne conduisent à aucune restriction de son champ d'application. Et que, si aujourd'hui certaines questions restent encore hors de son domaine, les progrès de la science feront que demain il lui sera possible de traiter toutes questions sans restriction. Et qu'ainsi, la science finira par phagocyter la philosophie. Nous verrons à quelle vision du monde peut se rattacher une telle attitude. Voici la définition du scientisme par le Larousse :

« doctrine positive selon laquelle la science fait connaître la nature intime des choses et permet de résoudre les problèmes philosophiques. »

Bien des philosophes ont eu la naïveté de croire qu'il leur était possible de ne renoncer à rien et de répondre à leur question en toute rigueur, et ainsi ont prétendu faire de la philosophie une science. Marx est évidemment l'exemple qui vient immédiatement à l'esprit. Ils étaient en cela bien plus optimistes que les scientistes. En effet, le scientiste renonce provisoirement à bâtir un système de pensée qui serait englobant. Pour répondre à toutes les questions que l'on peut se poser il attend que la science soit achevée. Alors que ces philosophes prétendaient d'ores et déjà pouvoir y parvenir. Il ne reste plus aucun philosophe, pratiquement, pour bâtir ou adopter un système. Mais il reste encore bien des scientistes (contrairement à ce que l'on dit souvent), á condition de faire une distinction entre un scientisme fort et faible. Le scientisme fort serait celui que je viens de définir. Le scientisme faible reconnaîtrait des limites à la connaissance scientifique. Ils auraient en commun d'affirmer qu'il n'y a pas d'autre mode de connaissance que la connaissance scientifique.

Le postulat fondamental du matérialisme est l'idée qu'il n'y a pas d'intention à l'origine l'Univers. De ce postulat découle un certain nombre de conséquences inévitables et qui ont toujours été associées au matérialisme. La première est que l'Univers existe de toute éternité. Un début à l'Univers serait pour lui très problématique. La seconde est que tout ce que nous observons, particulièrement bien sûr les êtres vivants, sont le produit d'atomes s'étant assemblés au hasard, ceux-ci étant régis par des lois (atomisme). La troisième est que ces lois sont en petit nombre, et que leur ajustement n'est pas trop critique. De cette façon, le hasard est également une explication possible à l'existence de ces lois.

Pour le matérialisme, la richesse du monde réside dans ce qui est composé. Ce qui est simple étant réduit à un petit nombre de lois, et celles-ci sont triviales (force d'attraction/répulsion, par exemple). Pour le spiritualisme, cette richesse réside dans le simple et elle est inaccessible ; elle reste mystérieuse. Nous avons vu comment nous n'avons aucune méthode pour rendre compte des propriétés du simple. Alors que, pour le matérialisme, elle est du domaine de l'inconnu.

Différencions les notions de mystère et d'inconnu. Le mystère est ce qui nous est définitivement inaccessible. Ou bien, ce qui pourrait éventuellement nous être accessible, mais seulement par une transformation radicale de notre être. L'inconnu est ce qui pourra entrer dans le champ du connu à la suite d'une occasion. Cette occasion pouvant être, par exemple, un progrès de la technique. Ainsi, pour le matérialisme, la seule chose qui peut être, par principe, mystérieuse sont les quelques lois fondamentales qui régissent l'Univers. Et ce domaine est relativement trivial. Alors que, le non-trivial, par exemple la conscience, serait intelligible. Pour un spiritualiste, au contraire, c'est l'Esprit qui est profondément mystérieux, le non-trivial devient inintelligible. Maintenant que nous avons posé ces trois définitions, et que nous en avons tiré les conséquences, nous pouvons voir les liens logiques qui existent entre eux.

Pour un matérialiste, le scientisme est une position tout à fait logique et quasiment inévitable, sous réserve toutefois de renoncer à rendre compte des propriétés du simple. Ce renoncement peut se faire sans difficulté, puisque ces propriétés sont censées être peu nombreuses et triviales, et donc sans intérêt d'un point de vue philosophique. Si un matérialiste n'est pas forcément scientiste (il peut juger rédhibitoire les problèmes d'hyper-complexité), en revanche, un scientiste est nécessairement matérialiste. Ainsi, le scientisme est étroitement lié au matérialisme. Mais, si la position scientiste découle logiquement du matérialisme, elle ne va pas pour autant sans problèmes.

Le scientiste ne résout généralement pas les problèmes philosophiques en leur apportant une réponse, mais en les récusant comme étant dépourvu de signification. Pour le scientiste, le domaine de la philosophie est celui des problèmes non encore résolus par la science, ou celui des faux problèmes. Et toute sa démarche philosophique consiste à les récuser comme tel. En particulier, le scientiste récuse toute question ayant trait au “pourquoi ? ”, et ne considère que celles liées au “comment ? ”. Ce n'est pas qu'il juge ce type de questions inintéressantes, ni qu'il n'a pas les moyens d'y répondre, mais simplement que, pour lui, ce type de questions est dépourvu de pertinence. Les questions liées au “pourquoi” ne peuvent être posées que dans le cadre d'une philosophie spiritualiste. Une autre façon de récuser les problèmes philosophiques comme non pertinents est de dire qu'ils se réfèrent à des entités abstraites, imaginaires.

S'il y a des liens logiques étroits entre scientisme et matérialisme, dans quel sens fonctionnent-ils ? Le scientisme se déduit-il du matérialisme, ou le matérialisme du scientisme ? Les deux : si le matérialisme est vrai, l'Univers est composé d'atomes soumis à des lois et il est intelligible, au moins en principe ; inversement, si l'on postule que le monde est intelligible, cette intelligibilité n'est possible qu'à la condition que le matérialisme soit vrai. Dieu échappe évidement à la raison humaine, de même que le simple. Ainsi, le matérialisme est la conséquence logique de la philosophie des Lumières. Quand celle-ci se fonde sur le pouvoir de la raison, elle postule évidemment l'intelligibilité de l'Univers. Cette intelligibilité était évidemment un pur postulat, de moins en moins crédible aujourd'hui.

Mais, quand on les a rejetés comme non pertinents, certains problèmes ont le mauvais goût de continuer à se poser exactement de la même façon. Quand on aura décrit Auschwitz dans les termes de la théorie quantique, il ne restera plus de place pour l'indignation, cela peut être gênant. Ainsi, la principale raison de l'abandon de la position scientiste ne réside probablement pas dans les problèmes d'hyper-complexité. Mais plutôt, dans la découverte que certains problèmes ne sont pas abordables à partir d'une telle position, et qu'il ne cesse pas pour autant de se poser. Comment vivre, en effet, en récusant les problèmes moraux comme étant dépourvus de signification ?

C'est sans doute la bombe d'Hiroshima qui a déclenché la prise de conscience, chez nombre de scientifiques, du fait que les problèmes moraux ne cessaient pas de se poser. Les scientifiques, ou plutôt les scientistes, ont été amenés à se poser à nouveau les problèmes moraux. Mais, il y a une question qu'ils ne se posent guère : celle des conditions de possibilité de ces problèmes moraux. Dans le cadre d'une conception matérialiste, les problèmes moraux peuvent-ils avoir vraiment un sens ? S'il n'existe que des atomes, qui, en s'assemblant, manifestent certaines propriétés, quels problèmes philosophiques pourrait-on poser à leur sujet ? Wittgenstein imaginait un gros livre qui décrirait tous les événements. Il disait qu'il n'y aurait que des faits et que l'on ne pourrait y incorporer les problèmes éthiques11. Ce gros livre serait écrit dans les termes de la théorie quantique, y incorporer les problèmes philosophiques semble impossible. Et il serait censé décrire le réel de façon exhaustive. Il est donc tout à fait logique et légitime, dans le cadre d'une position matérialiste, de récuser nombre de problèmes philosophiques comme étant dépourvus de toute signification. Parce que les conditions de possibilités de l'existence de ceux-ci ne sont pas réalisées.

Ainsi, les matérialistes qui ne récusent pas ces problèmes sont amenés à tenir un double discours. À poser des problèmes qu'ils ne peuvent absolument pas raccorder à l'ontologie à laquelle ils se réfèrent. Voici plus de soixante ans que la bombe d'Hiroshima a explosé, et que nombre de scientifiques ont changé d'attitude. Mais ils n'ont pas encore eu le temps de s'apercevoir que cette nouvelle attitude est passablement incohérente. Et qu'il leur faudrait peut-être en payer le prix.

Importance de la question pour la philosophie. Toute connaissance passe par les sens. S'il existe un tel mode de connaissance la philosophie ne peut pas se permettre de l'ignorer. Il est vrai que reconnaître l'existence d'un mode de connaissance, c'est pratiquement abandonner le matérialisme. Si les Lumières sont éteintes aujourd'hui, si l'on s'est rendu compte que la foi en la raison était totalement surfaite, il ne s'ensuit pas pour autant que l'on abandonne nécessairement la position rationaliste. On a simplement fixé des bornes à la raison, reconnu son caractère ambigu (en ceci qu'elle peut tout aussi bien servir le mal que le bien), mais on a souvent préservé son exclusivité.

À propos de métaphysique

Il règne un imbroglio invraisemblable entre ce que l'on peut appeler science, philosophie ou métaphysique. Qui plus est, on établit souvent une hiérarchie implicite entre elles, le sommet de cette hiérarchie étant évidemment les idées scientifiques et le dernier degré les idées métaphysiques. Et beaucoup s'efforcent de faire monter abusivement leurs propres idées dans cette hiérarchie, tout en essayant de faire descendre les idées des autres. Je voudrais montrer que c'est par un pur préjugé que certaines questions ont été décrétées “métaphysiques”. Et, plutôt que de les traiter comme telles si facilement, il serait plus intéressant de se demander quelles sortes d'expériences pourraient, éventuellement, les éclairer, et de quelle manière. Certaines observations pourraient avoir un impact considérable sur ces questions.

La métaphysique a longtemps été définie comme une démarche se fondant sur une intuition supra-rationnelle. Kant , après Wolff , entendait tout autre chose par métaphysique ; c'était pour lui une démarche relevant de la raison pure. Qu'on l'entende comme une recherche qui relèverait de la raison pure, ou comme une réflexion à partir d'une intuition, le caractère commun est que cette démarche n'est pas fondée sur l'expérience sensible. Nous allons voir maintenant s'il faut donner raison à Bertrand Russel qui écrivait :

« L'accusation de faire de la métaphysique est devenue en philosophie une accusation du genre de celle qu'on porte contre un fonctionnaire dangereux pour la sécurité du pays. Pour ma part, je ne sais pas ce que l'on veut dire par le mot «métaphysique». Voici la seule définition que j'ai trouvée qui convienne à tous les cas : « Une opinion philosophique que ne soutient pas l'auteur » »

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