*Science, philosophie et métaphysique - unisson06
paradoxe de fermi


Science, philosophie et métaphysique
Première partie

par Christian Camus


Qu'est-ce que la science ?

Difficulté de la question

Il règne une grande confusion autour de la notion de scientificité. Bien des personnes ont travaillé, bien des livres ont été écrits, pour tenter d'élucider des questions du genre : “Qu'est-ce que la science ? ” ; “La psychologie, l'histoire, sont-elles des sciences ? ”. Les réponses à ce genre de questions sont difficiles. Avant de savoir si la psychologie est une science il faudrait d'abord définir ce qu'est la science. On a dit beaucoup de choses sur le caractère des théories scientifiques. Pour certains, c'est la prédictibilité des théories qui constitue le critère de scientificité. Pour d'autres, c'est la reproductibilité de l'expérience. Pour Popper, c'est la réfutabilité1. Pour Popper également, la critique est importante. Mais voici ce que dit Raymond Boudon  :

« bien qu'on ait cherché désespérément des critères de démarcation entre science et non-science, on n'a jamais réussi à les trouver. Ce qu'il y a de commun entre tous les éléments réunis par le mot « science » n'a pas la forme d'un attribut. Les philosophes des sciences ont beaucoup insisté naguère sur cet échec : il est bien réel. Ce n'est certainement pas, on le sait bien aujourd'hui, par la notion de « falsifiabilité », de « vérifiabilité » ou par tout autre critère qu'on peut définir la science. Bref, la notion de science n'est pas définissable. Pourtant, tout le monde reconnaît qu'elle constitue une activité « spécifique ». Personne ne doute de sa réalité et de son identité. »2

Une des difficultés vient de l'ambiguïté de la question : “Qu'est-ce que la science ? ” Peut s'entendre de bien des façons. En voici quelques-unes :

- Qu'est-ce que la science en fait ?

- Qu'est-ce qu'elle prétend être ?

- Qu'est-ce qu'elle devrait être ?

- Quel est l'objet de la science ?

- En quoi consiste sa méthode ?

- Quand une théorie est-elle scientifique ?

La première question relève de l'histoire ou de la sociologie des sciences. Les trois dernières questions sont indissociables. L'objet de la science est ce à quoi la méthode scientifique peut s'appliquer ; et une théorie est scientifique quand elle satisfait aux exigences de la méthode. Quelles sont-elles ?

Il me semble que l'on peut clarifier la question en tentant d'expliciter ce que l'on entend généralement par le mot “science”. Que veut-on dire, quand on dit qu'une idée, ou une théorie, est scientifique ? Quand nous disons qu'une idée est scientifique nous voulons dire, au moins la plupart d'entre nous, que sa véracité est garantie par la science. Je tenterai donc de répondre aux questions : “Comment la science offre-t-elle cette garantie ? ” ; et “Cette garantie est-elle effective ? ”. Je pense que la réponse apparaîtra clairement quand nous verrons ce qui différencie science et philosophie. Je vais pour cela examiner comment la science s'est constituée. Science et philosophie n'était pas autrefois séparées, comment et pourquoi se sont-elles séparées ?

Historique de la différenciation entre science et philosophie

Pour comprendre ce que sont science et philosophie, il nous faut comprendre ce qu'elles ont en commun et ce qui les différencie. En commun, elles ont pour but d'élaborer des énoncés qui s'efforcent à la vérité, c'est à dire à l'adéquation entre cet énoncé et la réalité (notons cependant que la philosophie ne s'y réduit pas). Et, ce qui les différencie est la méthode par laquelle elles espèrent y parvenir.

Toute personne qui émet un énoncé, et qui prétend à la vérité de celui-ci, affirme simultanément, implicitement ou explicitement, son universalité et son impersonnalité. Je pense que ceux qui ont créé la science étaient des personnes que la diversité des opinions philosophiques embarrassait, parce qu'elle ruinait cette prétention à l'impersonnalité. Ils ont ainsi cherché des méthodes, et des moyens, pour tenter d'évaluer la validité de ces opinions, offrir une garantie de véracité, et s'efforcer d'atteindre cette impersonnalité qui est le corrélât de toute idée prétendant à la vérité. Je pense que la science s'est constituée d'une manière analogue à la philosophie. La philosophie s'est édifiée (au moins pour une part) à partir du constat de la diversité des opinions et de leur prétention simultanée à l'universalité. Pour dépasser l'opinion, les philosophes ont essayé d'aborder les questions avec plus de rigueur. La philosophie, malgré cette exigence de rigueur, a manifestement échoué à dépasser l'opinion. C'est devant ce constat, que ceux qui sont devenus les scientifiques, ont tenté d'élaborer une autre méthode. Comment ont-ils procédé ?

La collectivisation de l'idée

C'est par la mise en commun, la collectivisation de l'idée, que les scientifiques espèrent atteindre à cette universalité . La science n'accepte que les idées qu'il est possible de “mettre à plat”. La philosophie est essentiellement une démarche individuelle et la science une démarche collective. Les scientifiques choisissent d'avancer pas à pas, méthodiquement et tous ensembles. Le philosophe, bien sûr, ne pense pas tout seul ; il se nourrit des pensées des autres. Mais, après les avoir assimilées, chaque philosophe construit sa philosophie (même si cette philosophie n'est pas forcément un système). C'est précisément ce caractère personnel qui gêne le scientifique puisque, pour lui, elle ruine cette prétention à l'universalité. Le scientifique participe à la construction de la science, il ne construit pas sa science. Cette collectivisation de la pensée autorise la division du travail, qui n'est pas possible en philosophie. Elle a permis une plus grande profondeur d'investigation. J'ai cité R. Boudon à propos de la difficulté à définir la notion de science. Dans le même ouvrage, il dit : « il n'y a pas de science privée »3. Mais n'est-ce pas là, justement, au moins le point de départ de la définition qu'il cherchait ?

Pour pouvoir collectiviser leur pensée, les scientifiques exigent que la démarche par laquelle a été élaborée celle-ci soit reproductible. Pour cela, ils ne peuvent s'appuyer que sur ce qui est commun à tous les hommes ; c'est à dire l'expérience sensible et la raison. Nous voyons ici que ce n'est pas uniquement l'expérience qui doit être reproductible, comme on le dit souvent, mais l'ensemble de la démarche. Ainsi, la science n'est pas rationnelle par principe, celui-ci n'est pas non plus la reproductibilité de la démarche. Ce ne sont que des conséquences de son principe qui est la collectivisation de la pensée.

On peut abolir toutes les différences que l'on voudra entre science et philosophie, la science restera une démarche collective, et la philosophie une démarche individuelle. Le jour où la science ne pourra plus rester une démarche collective, elle trouvera là ses limites. Cela viendra peut-être, on peut s'apercevoir qu'en physique les théories deviennent de plus en plus difficiles et que de moins en moins de physiciens peuvent en juger. Au siècle dernier, un physicien pouvait faire le tour de la physique en quelques années. Mais un jour viendra, peut-être, où un physicien élaborera une théorie que plus personne ne pourra suivre.


Objet de la science

Les exigences propres à la science la conduisent donc à réduire son objet, et ses questions, à celles pour lesquelles la méthode est applicable. Ainsi, tout ce qui est susceptible d'une démarche scientifique est l'objet de la science. Et, pour ce qui ne peut relever d'une telle démarche, la science n'a rien à en dire. Cela la contraint à se contenter très souvent de vérités dérisoires. Il suffit, pour s'en rendre compte, de lire les titres de n'importe quelle revue scientifique. Pour être tout à fait précis, il n'y a pas que les exigences propres à sa méthode qui concourent à ce que les scientifiques ne s'intéressent guère qu'aux vérités dérisoires. La plupart des scientifiques semblent beaucoup plus préoccupés de résultats pratiques que de tenter d'utiliser la méthode scientifique pour essayer de répondre à des questions intéressantes philosophiquement.

La garantie qu'offre la science de la validité de ses théories est certes très appréciable. Mais, ce qui gêne le philosophe est que la science n'accorde cette garantie qu'à très peu de théories intéressantes. Cette garantie n'est en effet obtenue (si tant est qu'elle le soit) qu'au prix d'une réduction drastique de son champ d'investigation. Et les questions que ne peut traiter la science ne cessent pas de se poser pour autant. Elles cessent si peu de se poser que les scientifiques, aussi attachés soient-ils à la méthode, se les posent et y répondent comme ils peuvent.

Définition de “pseudo-science”

Cette compréhension de ce qu'est la science va nous permettre de la différencier de la pseudo-science. Mario Bunge a tenté d'élaborer des critères qui permettraient, selon lui, de reconnaître une pseudo-science ; voici ce qu'il dit :

« a) sa théorie de la connaissance est subjective et contient des aspects qui ne sont accessibles qu'aux initiés ; b) son contexte formel est modeste, impliquant peu la mathématique ou la logique ; c) ses notions fondamentales contiennent des hypothèses invérifiables ou même fausses, en conflit avec un corps de doctrine plus important ; d) ses méthodes ne sont pas contrôlables par des méthodes différentes ni justifiables à la lumière d'une théorie confirmée ; e) elle n'emprunte rien aux domaines voisins, son domaine n'empiète sur aucun autre domaine ; f) elle n'a pas de contexte spécifique emprunté à des théories confirmées ; g) elle a un corps de doctrine invariable, alors qu'une enquête scientifique fourmille de nouveautés ; h) elle a une conception du monde qui admet les entités immatérielles évasives, comme les esprits désincarnés, alors que la science n'admet que les objets concrets et changeants. »4

Que penser des critères élaborés par M. Bunge  ? S'il suffit qu'un seul de ces critères soit vérifié pour qu'une science puisse être baptisée de pseudo-science, alors il se pourrait fort qu'il ne reste plus grand chose du domaine de la science. À l'inverse, s'il faut que tous ces critères soient vérifiés, alors plus rien ne peut être qualifié de pseudo-science.

Quoi qu'il en soit, on peut se demander si les intentions de M. Bunge ne sont pas simplement de vouloir éliminer certaines disciplines, comme la parapsychologie, sans avoir à en reproduire et vérifier la démarche. L'intention apparaît très clairement dans le critère “h”, où, en somme, il ne dit rien d'autre que : “Toute démarche non-compatible avec le matérialisme n'est pas scientifique”. Pour qu'un tel critère soit acceptable, il faudrait que le matérialisme soit prouvé scientifiquement ; il est clair qu'il n'en est rien. Nous verrons que si la science est matérialiste (ou tout au moins nombre de scientifiques), ce n'est pas en raison d'une attitude scientifique, mais par une attitude pseudo-scientifique.

Ainsi, les critères élaborés par M. Bunge deviennent inopérants tout en étant inutilement compliqués. Son intention de démarquer science et pseudo-science en fonction de présupposés philosophiques est non seulement inadmissible mais, en plus, complique énormément la question. Je pense qu'elle est beaucoup plus simple qu'il ne l'a vu ; et qu'il est possible d'élaborer des critères permettant de distinguer science et pseudo-science sans parti-pris idéologique ou philosophique.

Tout d'abord, il nous faut voir qu'il y a une grossière erreur à prétendre distinguer certaines disciplines comme étant scientifiques et d'autres non. C'est seulement la démarche d'un individu qui peut être qualifiée de scientifique, de pseudo-scientifique, ou qui n'a rien à voir avec la science. Il y a peut-être des disciplines où une majorité de personnes a une démarche d'un type ou d'un autre. Mais il ne convient absolument pas de faire porter la responsabilité sur une personne, de la démarche d'autres personnes. Les critères pour reconnaître une démarche comme pseudo-scientifique sont simples :

•  Il faut que l'individu revendique sa démarche comme étant scientifique. Soit explicitement, soit implicitement, en imitant la démarche scientifique.

•  Que, dans le même temps, il ne satisfasse pas aux exigences de la science. C'est à dire qu'il se dérobe, d'une manière ou d'une autre, à la critique de la communauté scientifique.

Pseudo est synonyme de faux, de mensonger. Ainsi, on peut qualifier de pseudo-science ce qui prétend faussement à la scientificité. Ce qui se veut être une science sans satisfaire pour autant à ses exigences. Mais il n'y a absolument aucun sens à qualifier de pseudo-scientifiques des démarches qui ne prétendent pas à la scientificité. Autant qualifier la philosophie de pseudo-science ; à quoi cela rimerait-il ? Cela ne peut devenir légitime que pour un philosophe qui, comme Marx, revendique la scientificité. Le second critère, également, est évident ; celui qui prétend à la scientificité doit en payer le prix.

Ce n'est pas seulement une démarche positive qui peut-être qualifiée de pseudo-scientifique, mais aussi une démarche négative. C'est à dire que, ce n'est pas seulement en ce qu'elle affirme, mais aussi en ce qu'elle nie. Prenons un exemple : si un parapsychologue prend la peine d'effectuer une démarche scientifique, c'est à dire, qu'il lui donne une forme telle qu'elle puisse être soumise à la critique, et qu'il réclame cet examen et cette critique. Non seulement, il n'y a aucune raison de lui refuser le caractère de scientificité, mais le pseudo-scientifique serait celui qui, au nom de la science, rejetterait cette démarche sans pour autant prendre la peine de la reproduire et de la critiquer valablement. Il est clair que si l'on veut condamner une démarche, ou une idée, au nom de la science, il faut aussi avoir payé le prix de cette condamnation. C'est à dire avoir reproduit cette démarche et montré où elle est en défaut. Et, n'en déplaise à M. Bunge, il importe peu qu'elle fasse, ou non, référence à des entités désincarnées. Ainsi, prétendre condamner, comme il le fait, au nom de la science, une catégorie d'observations sans chercher à les reproduire, mais uniquement en fonction de critères totalement spéculatifs, voilà bien une attitude typiquement pseudo-scientifique. Il réclame ainsi de la science qu'elle rejette toute idée non conforme au matérialisme ; et donc que la science devrait admettre des idées qu'elle n'aurait pas obtenues au terme d'une démarche scientifique. Ainsi la science ne serait plus une méthode (ou des idées résultant de l'application de la méthode). Demandons-nous maintenant si une telle exigence est légitime.

À partir du moment où une démarche n'est fondée que sur l'expérience sensible et la raison, il n'y a aucun motif de lui dénier le caractère de scientificité si l'observation peut-être reproduite. Cela ne signifie pas que si elle est reproduite par d'autres ils parviendront à un accord ; cela signifie seulement qu'un scientifique peut accepter d'entrer dans cette démarche sans renoncer à ses exigences. Et, cela signifie aussi que celui qui refuserait d'y entrer, qui refuserait de reproduire cette démarche, et qui cependant, prendrait position envers elle pour des raisons d'ordres philosophiques, celui-là cesserait du même coup d'être scientifique et ferait de la pseudo-science.

La science, la philosophie et leurs présupposés

Les scientifiques ont souvent un mépris pour ce qu'ils appellent les présupposés philosophiques. Ce qui ne les a jamais empêchées d'en avoir. Cependant nombre de scientifiques aiment à penser que la philosophie est pleine de présupposés et que la science en serait dépourvue.

Tout d'abord, adopter un présupposé peut, pourtant, être parfaitement légitime. Quelqu'un peut avoir fait une expérience personnelle, par exemple une expérience mystique, en tirer des conclusions, et s'en servir comme point de départ pour une réflexion philosophique. Les scientifiques reprochent souvent à la philosophie le fait que les philosophes ne se soient jamais mis d'accord ; mais ce reproche est injustifié. Ce n'est pas là l'exigence de la philosophie. Il est parfaitement légitime à quelqu'un de développer une pensée à partir d'une expérience personnelle non partageable. Et si cette attitude ne peut-être qualifiée de scientifique, c'est seulement le problème du scientifique ; et personne n'est obligé de l'être. Il n'y a là rien à dire ; l'escroquerie commence seulement quand une démarche se fait passer pour ce qu'elle n'est pas. Dans une démarche philosophique, l'individu est seul juge de la véracité d'une idée, dans une démarche scientifique c'est l'ensemble des scientifiques qui sont juges. Il est stupide de reprocher à la philosophie de ne pas satisfaire à des exigences qu'elle n'a pas. Par contre, il est tout à fait légitime de reprocher aux scientifiques de ne pas satisfaire à des exigences qu'ils sont censés avoir. Nous en verrons quelques exemples. Un présupposé philosophique serait quelque chose de dévalorisant si la connaissance scientifique était le seul mode de connaissance possible, et que le reste ne serait que rêveries ou illusions. Mais, il est bien évident qu'il est possible à un individu de connaître quelque chose par une expérience personnelle, sans pour autant que cette connaissance puisse satisfaire aux exigences de la scientificité. Ainsi, il nous faut distinguer entre deux sortes de présupposés, ceux qui sont intellectuellement légitimes, par exemple, ceux qui seraient acquis par une expérience personnelle (même si cette expérience a été mal interprétée, on peut toujours se tromper) et une autre sorte, qui ne relève que d'explications psychologiques, telles que conditionnement, conformisme, habitudes mentales, besoin d'y croire etc., et qui sont intellectuellement illégitimes. J'appellerai ceux-ci préjugés. En pratique, pour faire la différence, il convient d'examiner soigneusement la manière dont ce présupposé, ou préjugé, s'est élaboré, ce qui peut être difficile. Mais le philosophe est seul juge des présupposés qu'il choisit, il n'a pas à en rendre compte à ses pairs.

Mais en fait, c'est la science qui a des présupposés, pas la philosophie. La démarche scientifique nécessite d'adopter certains présupposés qui ne sont jamais interrogés et mis en question, tout au moins dans le cadre de la science. Alors qu'en philosophie, aucun présupposé n'est susceptible d'échapper par principe à l'investigation du philosophe. Ce qui ne veut pas dire que les philosophes n'en ont pas et que seuls les scientifiques en auraient. Ils peuvent très bien en avoir moins que les philosophes. Mais la différence est qu'ils ne peuvent pas les mettre en question. Quand un scientifique met en question les présupposés sous-tendant la démarche scientifique, il ne fait pas de la science mais de la philosophie. Alors que le philosophe peut mettre en question n'importe quel présupposé. Non seulement il peut le faire, mais il doit le faire. Au moins s'il veut faire de la bonne philosophie. On dit volontiers que tout le monde est philosophe. C'est peut-être vrai, mais il faut alors distinguer la bonne et la mauvaise philosophie. Et il n'est pas nécessaire d'être ignorant pour faire de la mauvaise philosophie, et nombre de nos professeurs connaissant Platon ou Heidegger par cœur y réussissent très bien. Il suffit pour cela ne jamais mettre en question ses présupposés. Alors que l'ignorant qui s'interroge, même mal, sur la validité de ses options fondamentales, fait déjà de la bien meilleure philosophie. Ainsi en philosophie aucun présupposé n'est légitime. Cela ne veut pas dire qu'un philosophe ne peut pas en avoir, pour la simple raison que l'on ne peut guère faire autrement. Ce qui veut dire aussi que la seule chose qui puisse légitimer l'adoption d'un présupposé en philosophie, c'est l'impossibilité pratique de pouvoir faire autrement. Et également, qu'une démarche philosophique n'est saine qu'à la condition d'avoir fait le maximum pour éliminer ses présupposés. Demandons-nous maintenant quel type de présupposés peuvent être, en science, considérés comme légitimes ?

Pour établir l'accord entre eux, les scientifiques essaient d'écarter, autant que possible, les sources de désaccord. C'est à cette fin qu'ils exigent la reproductibilité et n'admettent que l'expérience sensible et la raison. Pour cette même fin, les scientifiques doivent rejeter tout présupposé philosophique. En pratique, il n'est pas possible de refuser tout présupposé parce qu'il ne serait plus possible d'élaborer un discours. Ainsi, on peut considérer que seuls les présupposés indispensables à l'élaboration d'un tel discours sont légitimes. Je vois au moins deux présupposés nécessaires. Tout d'abord, qu'il nous est possible d'élaborer un discours vrai, c'est à dire adéquat au réel ; ensuite, la validité de l'induction. Les présupposés légitimes sont ceux qui préjugent de notre faculté de connaître. Car si l'on entreprend une démarche scientifique, il faut bien préjuger de cette faculté. Mais ce sont aussi les seuls qui sont admissibles. Et en particulier, tout présupposé ontologique est inadmissible.

D'autre part, adopter un présupposé réclame que l'on paye le prix de cette attitude. Et le prix à payer est de renoncer à se prononcer sur la validité de ce présupposé. Ainsi, comme M. Bunge et bien d'autres, si l'on réclame de la science qu'elle doive adopter un présupposé matérialiste, cela ne peut se faire qu'à la condition de déclarer explicitement que la science ne peut se prononcer sur la question. Mais c'est justement ce que, généralement, ils ne font pas. On observe couramment une escroquerie intellectuelle chez nombre de scientifiques. Elle consiste à affirmer que la science doit être matérialiste par principe méthodologique, et d'affirmer en même temps que la science est matérialiste au sens qu'elle se doit d'adopter une ontologie matérialiste. Alors qu'il est clair que si l'on réclame de la science qu'elle soit matérialiste par principe méthodologique, elle doit renoncer à se prononcer sur le plan ontologique. Et si l'on prétend la faire se prononcer sur le matérialisme elle doit renoncer à ce principe méthodologique.

Bien des scientifiques pourront refuser que les présupposés portant sur notre faculté de connaître soient nécessaires à la science. Quelqu'un a donné comme définition de la science que c'était l'ensemble des recettes qui marchent. Nombre de scientifiques ont une démarche pragmatique, et ne s'intéressent nullement à la vérité du discours scientifique, mais uniquement à son efficacité pratique. Il est clair que ceux là n'ont pas besoin de présupposés qui portent sur notre faculté de connaître, puisqu'ils renoncent à connaître. Mais est-ce encore de la science ? Si l'on veut respecter le sens des mots, “science” signifie savoir. Au moyen-âge, “science” signifiait déjà garantie de véracité. À l'époque, on considérait que c'était Dieu qui offrait cette garantie, et ainsi la science était considérée comme étant révélée. La méthode a changé, mais l'objectif de la science n'a pas changé. Et conserver le mot “science” est légitime, puisque l'essentiel de sa signification a été préservé. Ainsi, les scientifiques ne s'intéressant pas à l'élaboration d'un discours qui serait adéquate au réel, ne sont pas des scientifiques, mais des techniciens.

On pourrait m'objecter qu'aujourd'hui la science ne se distingue plus guère de la technique ; le scientifique ne peut plus se passer du technicien, et le technicien du scientifique. Cet état de fait en dû au moins à deux choses : d'une part les instances politiques réclament de plus en plus de la science qu'elle résolve les problèmes de société ; d'autre part le déclin du scientisme et de l'idée selon laquelle la science pourrait résoudre les problèmes philosophiques. Mais la distinction entre science et technique reste toujours aussi pertinente au niveau de l'intention. La démarche scientifique oscille toujours entre savoir et pouvoir.

Je voudrais en profiter pour aborder une autre question : “Pourquoi la science devrait-elle adopter un présupposé matérialiste comme principe méthodologique ? ” Pour comprendre cela il nous faut passer par une étude de la méthode cartésienne.

La science et le cartésianisme

Il me semble intéressant d'étudier ici la méthode cartésienne. Non seulement pour répondre à la question ci-dessus, mais aussi pour démarquer science et philosophie.

Le programme de la science, tel que le comprenaient la plupart des scientifiques, fut de tenter de subsumer la psychologie sous la physiologie, la physiologie sous la biologie, la biologie sous la chimie, et la chimie sous la physique. C'est à dire, que nous pourrions écrire, au moins en principe, un gros livre qui décrirait le comportement humain en terme d'événements au niveau atomique. On ne croit plus guère à la possibilité d'une telle subsomption. La raison essentielle, pour laquelle on a perdu cet espoir, est que nous nous heurtons à des problèmes d'hyper-complexité et que ceux-ci semblent insurmontables. Pour ce projet de subsomption la science utilise la méthode cartésienne, rappelons son principe. Quand un problème est trop complexe pour qu'il soit possible de le traiter, on peut alors le résoudre au moyen des trois opérations suivantes :

1) La décomposition en élément simple.

2) L'analyse de chacun des éléments.

3) La synthèse de tous les éléments résolus par l'analyse.

Il suffit qu'une seule de ces trois étapes soit impraticable pour que la méthode trouve ses limites. Son domaine d'application est donc limité aux cas où ces trois conditions peuvent être satisfaites simultanément. Le plus connu des obstacles est celui de l'hyper-complexité. Il se situe à la troisième étape, où nous pouvons nous trouver devant un nombre trop important de parties, pour qu'il soit possible d'opérer une synthèse. Mais les problèmes d'hyper-complexité sont-ils réellement rédhibitoires ? Pour répondre à cette question, remarquons d'abord que les théories scientifiques peuvent avoir trois aspects : prédictif, descriptif ou explicatif. Une théorie scientifique peut éventuellement n'assurer qu'une seule de ces trois fonctions. La théorie quantique ne nous offre, par exemple, qu'une prédictibilité relative de certains phénomènes. Mais, ce qui nous intéresse, en tant que philosophes, c'est l'aspect explicatif des théories scientifiques. De même, le scientisme est concerné par le caractère explicatif, puisqu'il se propose de répondre aux questions philosophiques. Or, les problèmes d'hyper-complexité ne se posent pas du tout de la même manière selon que l'on considère le caractère prédictif ou explicatif.

On voit mal, par exemple, comment il pourrait être possible un jour de prévoir le moment du déclenchement d'une avalanche. Cela signifie-t-il pour autant que nous ne comprenions rien à ce déclenchement ? Si nous ne recherchons que la compréhension d'un phénomène, le problème ne se posera certainement pas de la même façon que si nous avons en vue sa prédiction. La prédictibilité d'un système nécessite une connaissance non seulement en compréhension, mais aussi en extension. C'est à dire qu'il n'est pas suffisant de le comprendre, mais il faut aussi le connaître. Pour qu'une prédictibilité soit possible, il faut qu'une connaissance suffisante en extension soit possible. Et pour cela réunir certaines conditions :

- Que le système ne soit pas trop complexe.

- Qu'il soit possible de le considérer comme isolé.

- Qu'une connaissance trop fine ne soit pas nécessaire.5

- Qu'il soit possible de faire abstraction de l'indéterminisme quantique.

Tous ces obstacles sont largement rédhibitoires dans nombre de cas. Mais, s'il ne s'agit que de comprendre un système, et non plus de prévoir son comportement, le seul obstacle est celui d'une trop grande complexité. Et il est moindre, en ceci qu'il n'est pas forcément nécessaire d'en avoir une connaissance aussi détaillée. De plus, si nous avons des difficultés à gérer certains problèmes, nous n'avons pas non plus atteint les limites de nos possibilités de gestion des problèmes d'hyper-complexité. Rien ne nous dit que, demain, nous ne trouverons pas un moyen de les gérer (surtout s'il s'agit de la compréhension et non de prédictibilité). On pense tout de suite bien sûr au progrès possible de l'informatique.

L'imprédictibilité d'un système constitue, cependant, un obstacle à la validation des théories. Une théorie expliquant le fonctionnement d'un système physique peut recevoir souvent une validation en prévoyant son comportement dans diverses situations. Mais, il existe aussi des moyens de contourner cette difficulté. Par exemple, le darwinisme peut, éventuellement, recevoir une validation même s'il n'offre aucune prédictibilité. Et ceci, bien que le darwinisme concerne ce que nous connaissons de plus complexe. Je ne dis pas qu'il l'a reçu, je dis seulement qu'une telle validation est éventuellement possible. Ainsi, l'obstacle qu'offre l'imprédictibilité d'un système à la validation d'une théorie est certes gênant, mais pas forcément rédhibitoire.

Il y a deux autres obstacles à l'application de la méthode cartésienne, beaucoup moins reconnus, qui sont liés à la première étape : la décomposition en élément simple. Tout d'abord, quand nous effectuons cette division, nous faisons du même coup abstraction des liens entre les parties. Pour faire une telle opération, il faudrait, en quelque sorte, que le problème soit déjà prédécoupé.6

Le second obstacle, qui m'intéresse plus particulièrement, lié à cette décomposition, provient du fait que certains problèmes ne sont pas décomposables. Par exemple, les problèmes d'interprétation de la théorie quantique ne peuvent pas être découpés en morceau, que l'on distribuerait à une armée de physiciens, et qu'il ne resterait plus qu'à recoller ces morceaux. Ceci parce que l'objet de la théorie quantique est simple, non composé d'éléments.

Ainsi, la méthode cartésienne est tout à fait applicable aux systèmes, aux structures, aux propriétés des corps, à celles qui sont dues à l'arrangement entre elles des parties d'un corps ; mais non à ce qui est simple. Il n'y a aucun obstacle de principe qui nous empêche de comprendre les propriétés de ce qui est composé ; les limites sont seulement dans l'application de la méthode. Alors que, pour le simple, nous n'avons aucune méthode. Les propriétés du simple sont, par principe, inintelligibles (au moins par l'analyse), nous ne pouvons que les constater. Alors que, nous pouvons non seulement constater, mais aussi comprendre, les propriétés du composé.

Ainsi on peut, au moins en principe, subsumer la psychologie sous la physique, à une condition toutefois, c'est que celle-ci soit les propriétés d'un corps. C'est à dire que nous n'ayons pas d'âme. Mais il n'y a rien sous quoi nous pourrions subsumer la physique, nous ne pouvons pas rendre compte des propriétés élémentaires. Nous n'avons aucune méthode pour répondre à la question : “Pourquoi les lois de l'Univers sont-elles ce qu'elles sont ? ” Si la physique est le sommet de cette subsomption (ou la base des sciences, comme vous voudrez), elle-même n'a pas de fondement. Il n'y a rien sous quoi elle puisse être subsumée. Elle a, dans la science, un statut particulier, en ceci qu'elle s'occupe des propriétés du simple, alors que le reste de la science s'occupe des propriétés des corps. Ainsi, elle a une valeur prédictive, ou descriptive, mais non pas explicative.

Un des points par lequel la philosophie se distingue de la science, n'est-il pas que l'objet de la philosophie est simple ? Pas plus que les problèmes d'interprétation de la théorie quantique, les problèmes philosophiques ne peuvent être découpés en morceaux que se partagerait une équipe de philosophes. Et, tant qu'il est question des propriétés des corps, c'est l'objet de la science, non de la philosophie. Á mon sens, la méthode cartésienne ne caractérise pas la science, comme nous l'avons vu. Mais cette exigence de collectivisation de la pensée, qui caractérise la science, s'accommode très bien de la méthode cartésienne.

Est-ce réellement si simple ?

Comme les enfants qui se plaisent à démolir leurs châteaux de sable à peine l'avoir construit, le philosophe se doit d'essayer de jeter par terre ce qu'il vient de bâtir. C'est non seulement plus honnête, mais c'est aussi plus prudent. S'il ne le fait pas quelqu'un d'autre va bientôt s'en charger. Ce qui est toujours assez désagréable. Ainsi, les enfants, même quand ils sont disposés à démolir leurs châteaux de sable, n'aiment pas du tout que ce soit un autre qui s'en charge. Il me faut demander maintenant : “ Est-ce vraiment si simple ? ”. Par exemple : “ La science peut-elle comprendre Mozart  ? ”.

Pourquoi le troisième mouvement du quatuor La chasse est-il aussi bouleversant ?7

Je ne pense pas que nous pourrons jamais comprendre par l'analyse rationnelle le mystère de la musique, et qu'il ne s'agit nullement d'un problème d'hyper-complexité. Je dirais plutôt que, bien qu'étant une structure, la musique est simple. Et je ne sais pas comment sortir de ce paradoxe. Et je maintiendrais, malgré tout, que les propriétés du composé sont intelligibles et les propriétés du simple inintelligibles. Ce qui me fait penser que la musique est simple, c'est qu'elle est immédiatement intelligible, par une expérience directe. Et qu'analyser une partition ne sert pas à grand chose pour l'intelligence de la musique.

Sauf à penser qu'il n'y aurait rien à comprendre dans la musique. Et qu'elle n'est qu'une auberge espagnole, où ne trouvons que ce que nous y projetons. Mais cela, c'est bon pour les sourds. Par exemple, Mozart est immense dans un petit nombre de composition : le Requiem, La Flûte enchantée, la série des quatuors dédiés à Haydn etc. Les mozartiens savent très bien se mettre d'accord sur la question de savoir où Mozart est réellement grand. Ce qui pose un réel problème à ceux qui affirment la relativité du jugement de beauté, mais passons.

La garantie qu'offre la science est-elle effective ?

Nous pouvons maintenant examiner la question de la garantie de cette véracité. Avant de l'aborder il faut lever une ambiguïté. On peut, en effet, entendre deux choses par théorie scientifique :

1) Que cette théorie présente un caractère tel qu'elle soit susceptible d'être examinée par les scientifiques.

2) Qu'elle a reçu la caution de la communauté scientifique.

Nous avons vu que c'est la reproductibilité de la démarche, par laquelle a été obtenue une théorie, qui la rend susceptible d'être examinée par la communauté scientifique. Mais, cette reproductibilité ne signifie évidemment pas pour autant qu'elle a obtenu cette caution. Elle n'est à ce stade qu'une hypothèse. Quand peut-on considérer qu'une théorie a obtenu l'aval de la communauté scientifique ? La réponse est simple : quand la démarche a été reproduite par tous les scientifiques ayant choisi de le faire, et qu'ils n'ont rien trouvé à y redire. La garantie offerte, c'est qu'une idée, ou une théorie, est libre de présupposés philosophiques ; tout au moins, libre de présupposés philosophiques propres à une partie des scientifiques. Mais elle ne garantit pas contre les présupposés philosophiques qui seraient commun à tous les scientifiques, ou inconscients. La science règle donc le problème de la subjectivité, mais pas celui de l'inter­subjectivité.

Une autre garantie offerte par la science est qu'aucune erreur de logique, ou d'observation, ne s'est glissée dans la démarche. Cette garantie n'est cependant pas totale. On connaît des cas où l'on a mis longtemps à découvrir certaines erreurs. Si elle n'est pas totale, elle est néanmoins effective. Mais ce n'est pas ce type de garantie qui m'intéresse ici ; revenons à celle qu'elle offre vis-à-vis des présupposés philosophiques et prenons un exemple pour montrer qu'elle n'est pas, non plus, totale.

La loi de conservation de la masse satisfaisait, au XIX  ème siècle, à tous les critères de scientificité. Cela ne l'a pas empêché d'être récusée au XX  ème . Cette “loi” reposait sur au moins deux présupposés philosophiques. Tout d'abord, que l'Univers obéirait à des lois. Ensuite, que ces lois pourraient être découvertes par la méthode inductive. Dans certains cas, on peut penser que l'absence de présupposés inconscients, ou connus, peut correspondre à une absence réelle de présupposé. On voit mal, par exemple, les présupposés philosophiques inconscients qui pourraient être sous-jacents à l'élaboration de la formule chimique de l'eau8. Il n'en va pas toujours de même. Par exemple, un présupposé philosophique couramment accepté est la validité de l'induction. Comment passer d'une série limitée d'observations à une généralité ? Mais, cela ne signifie pas pour autant que les idées scientifiques seraient à mettre sur le même plan que les idées philosophiques. La méthode scientifique réussit à nous abstraire de certains présupposés ; mais ne peut tous les écarter. Il faut remarquer aussi que l'on ne peut pas appliquer les mêmes critères d'évaluation à tous les jugements scientifiques, et que les présupposés philosophiques sous-jacents peuvent varier selon les théories en présence.

Il est intéressant de comparer le fonctionnement de la science à la démocratie. D'ailleurs, cela a déjà été fait. Voyons en quoi elles se différencieraient. Comment fonctionnerait cette démocratie ? Une théorie aurait-elle reçu cette caution quand elle serait approuvée à la majorité, ou à l'unanimité ? Si c'est à l'unanimité, il suffirait que n'importe qui, muni d'un diplôme, refuse une théorie pour que nous devions cesser de la considérer comme scientifique. Dans une démocratie, c'est l'opinion qui compte et on ne demande pas, à ceux qui votent, les raisons pour lesquelles ils ont crû bon d'avoir cette opinion. À l'inverse, ce qui compte dans la démarche scientifique, ce n'est pas l'opinion mais le processus par lequel on est arrivé à cette opinion, c'est l'argument qui est important. Un scientifique peut avoir une opinion sur une question, elle ne compte pour rien. Seul est intéressant ce qui peut être mis à plat. Ainsi, il vaut mieux comparer la science à un tribunal qu'à une démocratie. En effet, dans un tribunal, le juge, ou les jurés, demandent au témoin ce qu'il a vu et à l'avocat ses arguments, et ils n'ont que faire de leurs opinions. Ainsi, il n'est pas nécessaire que tous les scientifiques soient d'accord, pour qu'une théorie puisse être qualifiée de scientifique. Il suffit de faire le bilan des arguments recevables. Et, s'il existe un seul argument recevable, à l'encontre d'une théorie, on ne pourra pas considérer qu'elle a reçu cette garantie de scientificité.

Si j'ai éclairé le problème, je ne l'ai pas pour autant résolu. Puisque toute la difficulté se trouve reportée dans la question : “ Quand un argument peut-il être considéré comme recevable ? ”. C'est une question très compliquée, et ceci n'est pas un traité d'épistémologie, je ne tenterais donc pas d'y répondre. Mais il m'a paru intéressant de poser la question sous cette forme. Et surtout, je ne crois guère qu'il serait possible d'élaborer des critères à partir desquelles nous pourrions établir à tout coup la non-recevabilité d'un argument. Mais plutôt, c'est à chaque fois que celle-ci doit être évaluée et argumentée. On peut toutefois dire qu'un argument doit lui même obéir aux critères de scientificité, c'est à dire de n'être fondé que sur l'expérience sensible et la raison.

Si aucun argument recevable n'a été émis à l'encontre d'une théorie, il est inutile de se demander si elle correspond à des phénomènes répétables ou si elle est, ou non, falsifiable. Ainsi ce critère est englobant, on ne pourrait pas soutenir qu'il n'est pas suffisant. En revanche, on pourrait peut-être le trouver trop restrictif. Si aucun argument recevable ne peut être émis contre une théorie, il importe peu de savoir la méthode par laquelle elle a été obtenue. Ainsi, je pense que la méthode est secondaire.

Réalisme et instrumentalisme

Je crois intéressant d'aborder maintenant le problème essentiel de l'épistémologie ; celui du réalisme et de l'intrumentalisme. L'instrumentalisme consiste à considérer les théories scientifiques comme étant des outils commodes mais ne correspondant pas forcément à quelque chose dans la réalité. À l'inverse, le réalisme suppose que les théories scientifiques ont une correspondance dans la réalité. Ce problème est essentiel dans la question des rapports entre science et philosophie. Toutefois, ce problème ne concerne pas pour moi uniquement la science ; ceci pour plusieurs raisons. D'une part, pour valider une théorie une théorie philosophique il arrive que l'on prenne des arguments dans la science. Cela n'a de sens qu'à la condition de lui donner une interprétation réaliste car une théorie philosophique prétend nécessairement au réalisme. Voyons l'autre raison, plus intéressante encore.

Comment éviter la voie de garage qu'à ouvert Hume, dans laquelle Kant s'est vaillamment engouffré, et où plus d'un grand esprit, notamment Husserl, ont trouvé le moyen de s'emberlificoter les synapses ? Les théories de la connaissance se sont en effet noyées dans l'hyper-complexité et nous n'entrevoyons aucun moyen d'en sortir. Les pseudo-sciences cognitives ont pris le relais de la philosophie sur ce point et se sont tout autant empêtrées. Cela semble pourtant un préliminaire indispensable, si on veut entreprendre une démarche qui vise à la connaissance, que de s'interroger sur les moyens de cette connaissance. Les scientifiques, toutefois, ne connaissent en général strictement rien à toutes ces théories, ils ont seulement des méthodes, et apparemment, cela ne les a pas empêchés de se débrouiller pas trop mal. Les philosophes le leur reprocheront volontiers. Comment pouvez-vous prétendre connaître sans avoir de théorie de la connaissance ? Mais c'est comme si un ingénieur essayait d'expliquer à un martinet (entendez une hirondelle) qu'avant de voler il lui faudrait commencer par étudier les lois de l'aérodynamique.

La seule voie qui, à mon sens, reste ouverte pour la philosophie aujourd'hui, c'est d'emprunter le chemin suivi par les scientifiques. C'est à dire d'escamoter la question des théories de la connaissance, et de voir comment on pourrait passer de la science à la philosophie. Il ne s'agit pas du tout de faire de la philosophie une science. D'aucuns s'y sont essayés et le résultat de fut guère convaincant. Mais plutôt de se demander comment, à partir de l'ensemble des connaissances scientifiques, pourrait-on aborder des questions philosophiquement intéressantes ? Il faudra peut-être en rabattre sur la rigueur scientifique. Mais nous resterons philosophes en ceci nous ne renoncerons pas le moins du monde à nous poser les questions qui nous intéressent. En effet, nous ne pouvons en aucun cas nous complaire dans la tentative de résolution de questions dérisoires. Une telle démarche suppose évidemment que nous considérons que les scientifiques sont parvenus, malgré l'absence de théorie cognitive, à une connaissance authentique. Et ainsi, substituer à une théorie de la connaissance, la question du réalisme ou de l'instrumentalisme des théories scientifiques. Car si nous escamotons la tentative d'élaboration d'une théorie de la connaissance cela suppose au moins que nous n'escamotions pas la question de savoir si la science a pu atteindre à une authentique connaissance. Et pour qu'une telle substitution soit légitime, il convient de la justifier. Et après tout, la question de savoir comment nous connaissons n'est pas très intéressante. Il est peut-être préférable de se demander si telle ou telle connaissance est une authentique connaissance. Ce qui ne veut pas dire une connaissance certaine. On peut toujours se tromper, et le doute n'est jamais à exclure. Il faut voir aussi que l'élaboration d'une théorie de la connaissance ne permettrait absolument pas de valider une connaissance quelconque, puisqu'il faudrait commencer par valider cette théorie. Et comment le faire sans théorie de la connaissance (si l'on prétend qu'il faudrait commencer par là) ? Ainsi l'impasse est définitive, et dans cette voie nous n'avons pas d'autre issue que le scepticisme kantien. Faut-il que nous en restions là ? Ne pouvons-nous pas plutôt nous demander si, malgré l'absence de théorie de la connaissance, les scientifiques peuvent légitimement prétendre à une authentique connaissance ?

La philosophie spontanée de la majorité des scientifiques est le réalisme. S'agit-il de naïveté de leur part ; ou est-ce leur pratique qui leur impose cette interprétation ? La plupart d'entre eux, d'ailleurs, ne connaissent rien à l'épistémologie, pas plus qu'aux théories de la connaissance. On peut voir très clairement que c'est la pratique qui leur dicte cette position, en ceci que leur opinion est étroitement dépendante de leur spécialité. Il ne viendrait pas, en principe, à la pensée d'un biologiste d'imaginer que la théorie du code génétique n'est qu'un instrument commode dont rien ne nous garantit qu'il correspond à quelque chose dans la réalité ; à moins peut-être qu'il soit gavé d'épistémologie. C'est surtout chez les physiciens que l'on trouve cette interrogation au sujet du réalisme de leur théorie, et là encore le développement de la physique impose ce type d'interrogation.

Les exemples utilisés pour valider le point de vue instrumentaliste viennent presque toujours de la physique. D'ailleurs, ce sont presque toujours les physiciens qui se posent le problème du réalisme des théories scientifiques. Or, il faut voir que la physique a un statut très particulier dans les sciences. La physique s'occupe des lois fondamentales qui régissent (ou qui sont censées régir) les objets matériels que nous observons ; alors que toutes les autres sciences s'intéressent aux propriétés de ces objets. Dès qu'elle pense qu'il y a des lois plus fondamentales que ce qu'elle connaît, la physique les abandonne et une autre science est créée. Ainsi, ce qui était le domaine de la physique au siècle dernier est devenu la chimie. Le statut particulier de la physique, non comme une science parmi d'autres, mais comme le fondement de toutes les sciences, fait qu'il n'est pas légitime de justifier l'instrumentalisme par des exemples pris dans la physique. Et, que les conclusions tirées d'elle ne peuvent certainement pas être étendues à l'ensemble des sciences. Or, c'est très souvent ce qui se passe, et l'on voit volontiers les épistémologues traiter uniquement de la physique sans tenir compte de son statut particulier.

À ceci, on pourrait me répondre que : “c'est justement le caractère fondamental de la physique qui fait que les conclusions que l'on peut tirer d'elle s'étendent automatiquement aux autres sciences”. Je pense, au contraire, qu'il est possible d'affirmer quelque chose du réel sans pour autant connaître les lois fondamentales. Ainsi, la proposition : “l'eau est composée de deux parties d'hydrogène pour une partie d'oxygène” ; ne serait pas affectée si demain on découvrait une théorie qui remplacerait la théorie quantique. D'ailleurs, cette proposition a été élaborée avant la théorie quantique et n'a nullement été affectée par sa constitution. Ainsi, si on veut défendre une position instrumentaliste, il faut tenir compte du statut particulier de la physique et exclure les exemples pris en son sein. Mais la position instrumentaliste risque alors d'être difficile.

Seul, un réalisme proche, pour reprendre l'expression de Bernard d'Espagnat, peut être affecté par les arguments des instrumentalistes. D'ailleurs, ceux-ci ne justifient jamais leur position que par des exemples choisis parmi les théories les plus facilement susceptibles d'une telle interprétation ; et l'étendent abusivement à toutes les théories scientifiques. Mais, à défaut de justifier leur position sur toutes les théories, ce qui serait logiquement nécessaire ; il faudrait au moins la justifier par rapport aux théories les plus susceptibles d'une interprétation réaliste ; ce qu'ils ne font pas. Pourrait-on raisonnablement défendre une position instrumentaliste en s'appuyant sur la théorie du code génétique, ou sur la paléontologie ? Qui peut raisonnablement penser que les gènes ne sont qu'une vue de l'esprit dont rien ne nous garantit qu'ils correspondent à quelque chose dans la réalité, ou que les dinosaures sortent de l'imagination des paléontologues ? Défendre de telles positions seraient n'avoir aucune conscience de la pression qu'exerce le réel et la logique dans l'élaboration des théories scientifiques. C'est avec ses jambes que Diogène a récusé Parménide et Achille n'a nul besoin d'élaborer une réfutation logique de Zénon d'Élée pour rattraper la tortue. De même, c'est à l'usage que le réalisme se prouve, n'en déplaise à Feyerabend . Qu'il ait des limites, c'est bien évident. Et la tâche de l'épistémologie est précisément de circonscrire ces limites.

Nous ne pouvons toutefois défendre une interprétation réaliste pure et dure. Le caractère instrumentaliste de certaines théories est tout à fait évident. Par exemple, attribuer une quantité négative à une grandeur physique n'a aucune espèce de signification physique ; de même qu'utiliser les nombres imaginaires. Cela ne signifie pas pour autant qu'une théorie y faisant appel soit dépourvu de toute signification physique. Ainsi, c'est non seulement à propos d'une théorie particulière qu'il faut se poser la question du réalisme et de l'instrumentalisme ; mais aussi, à l'intérieur même d'une théorie, certains aspects peuvent être interprétés de façon réaliste ; et d'autres, de manière instrumentaliste. Ainsi la question de savoir si les théories scientifiques sont de purs instruments, ou décrivent quelque chose du réel, me paraît tout à fait mal posée. L'erreur est de poser cette question à propos de la science en général, alors qu'il faudrait la poser à propos de chaque théorie en particulier. Il y a, en effet, des modèles et des théories qui sont manifestement des instruments et d'autres dont le rapport avec la réalité ne peut guère être mis en doute.

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