*La Sainte Hérésie - unisson06
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La Sainte Hérésie
"Le monde se meurt de trop peu d'imprudence."
[Jacques Brel]

par Michael et Sylvain

Avant de commencer cet article sur un sujet aussi brûlant que l'enfer où ils devaient être amenés à séjourner, j'aimerai faire une distinction entre les personnes qui se disent hérétiques dans les mots, dans les actes, dans une volonté destructrice et ceux qui vivent l'hérésie dans le cœur et dans l'amour. C'est de cette deuxième catégorie de personnes dont il sera question ici, et non ceux qui revendiquent de manière violente leur vision étriquée de l'existence. Une foi spontanée, ouverte et libérée accepte avec cœur la remise en question, car celle-ci lui permet d'avancer et de s'enrichir du regard d'autrui. Il faut prendre conscience qu'il ne s'agit que de la remise en question de ses pensées, qui sont bien peu de choses au regard de ce que l'on est réellement : l'infini fait âme.

Longtemps on a taxé d'hérésie (du grec heraisis signifiant "opinion") uniquement ce dont on a peur, ce qui dérange les fondations illusoires d'un ego qui s'est cristallisé d'angoisse devant l'impermanence du réel. Si Dieu était un être personnel, il accepterait que ses enfants lui apprennent des choses, le fassent évoluer comme il leur a permis de grandir. N'est-ce pas une joie profonde pour un parent que de voir son enfant s'élever, mûrir et acquérir plus de sagesse ? C'est cela aussi l'accomplissement d'une éducation réussie : permettre l'émergence d'êtres libres et réfléchis, qui avancent dans, et malgré, les mystères et les énigmes de l'existence. Pourquoi un dieu, de par son statut, ne le ferait t-il pas davantage ? Quel bel exemple il donnerait… Cependant, il est amusant de constater la réaction épidermique des autorités, des gardiens du temple comme on dit, qui au fond n'est que la représentation manifeste de l'humain face à la peur de l'inconnu, de ce qu'il ne maîtrise pas..

L'être éveillé, l'hérétique saint, est accompli, entier, juste, n'a pas besoin de s'imposer, ne protège rien, il EST, tout simplement, souple comme le vent, léger comme la rosée et doux comme l'amour.

« Le Dieu vaincu devient le diable de la religion qui suit. »
[Pierre Dominique]

Dans l'histoire ce sont d'ailleurs les hérétiques et les mystiques qui ont fait avancer l'humanité, d'Abraham jetant les idoles de son père à un Jésus hurlant contre les gardiens du temple, sans compter tous les philosophes, scientifiques et anonymes qui furent décriés en leur temps et dont aujourd'hui on reconnaît le courage et la lumière de leurs apports respectifs. A chaque époque, des rebelles, des révoltés, des hérétiques on fait voler les cadres rigides des sociétés dans le but de les faire évoluer. Sans eux, l'évolution humaine n'aurait pas été ce qu'elle fut. On devrait sculpter des statues et ériger des temples pour les hérétiques, de toutes façons ils les détruiraient, soucieux de ne jamais être pris pour des autorités, mais pour de simples humains aux cœurs incandescents ne souhaitant qu'une chose : que la plus grande des lumières se fasse jour dans chaque conscience incarnée.

C'est ce genre d'aspirations altruistes qu'ont du mal à comprendre les hommes dévorés par leur égo, leurs peurs et leur soif de pouvoir. D'ailleurs, au cours de l'histoire, ce sont ceux-là qui furent les premiers à persécuter les hérétiques, pour, une fois la sagesse des mystiques reconnue, dans le même mouvement d'ignorance crasse se jeter à leurs pieds – ou plutôt au pied de leur sépulture – établissant ainsi une nouvelle autorité spirituelle qui allait plus tard générer de nouveaux conflits sanglants. Puis un mystique du coeur apparaîtra un beau jour contre l'ordre établi, que l'on battra, que l'on pendra, que l'on crucifiera que sais-je, pour l'aduler ensuite etc. Le même cinéma depuis des millénaires. Et à chaque fois, un éloignement perpétuel de la seule source divine en l'humain : lui-même !

« Ô Saints le monde est fou : Si je dis la vérité, tous veulent me mettre à mort !
Ils n'aiment que les mensonges ! »

[Kâbir]

La sainte hérésie en question

L'hérétique est un être qui comprend les fébrilités du mental humain et sa peur du changement. Il sait aussi que la vie est un flot continuel et ininterrompu, en mouvement constant. C'est une joie dans son cœur que d'apporter à ses semblables une nouvelle fraîcheur. Comme nous serions heureux si d'autres après nous venaient démolir nos réflexions pour en apporter de nouvelles, plus fraîches et adaptées à l'époque dans laquelle ils vivraient.

L'hérétique est un saint qui n'a pas de chapelle, car les chapelles enferment la vérité dans des livres, tandis que lui va au-delà des murs pour construire des ponts. Il ne s'arrête pas aux mots, aux symboles, aux livres, car il sait très bien qu'on peut faire dire tout et surtout n'importe quoi à un écrit. On peut manipuler quiconque en prétendant qu'un Dieu a transmis un dogme à un peuple élu, alors que personne de l'époque n'est ici pour l'attester. Lorsque le cœur a ouvert une fenêtre sur l'illimité, tous les livres du monde redeviennent ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être, de simples livres.

Pourquoi y a-t-il eu tant de haine et de persécutions contre ceux qu'on désignait par hérétiques ?

C'est souvent à titre posthume que l'on reconnaît la valeur de leurs enseignements. A voir ce qu'a fait l'église pendant des siècles avec les Cathares, les gnostiques, les templiers, les mystiques et les autres, il semblerait qu'elle ait oublié que Jésus lui-même était un hérétique aux yeux des gardiens du temple. Les gardiens du temple, les gourous, quant à eux restent toujours en place ! Le Christ a eu beau crier dans le désert, qui l'a vraiment entendu ? Il est d'ailleurs saisissant de constater le faible nombre de personnes qui comprennent et ont l'audace de vivre les enseignements des mystiques. Selon Siddharta Gautama, le bouddha historique, ils ne seraient que deux à l'avoir compris ! Lesquels ? Ceux qui rirent quand il mourut.

D'ailleurs, on trouve des textes très lumineux dans l'athéisme, leur apport est majeur, car au-delà des excès de certains auteurs, ils ont permis une remise en question des croyances et des idées figées de nos sociétés. Les temps changent, mais l'histoire se répète, les humains en apprennent t-ils vraiment quelque chose ?

"Gardez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis mais qui, au-dedans, sont des loups ravisseurs. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. Cueille-t-on des raisins sur des épines ou des figues sur des chardons ? Tout bon arbre porte de bons fruits, mais l'arbre mauvais porte de mauvais fruits... C'est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez."
[Evangile de Matthieu, 15-20.]

Voila qui pourrait peut être nous faire prendre conscience de l'apport essentiel des hérétiques de Jésus à Giordano Bruno dans la cultivation de fruits tendres et juteux, riche d'une énergie créatrice vivifiante. Regardons l'histoire les plus beaux fruits furent créé par les plus beaux arbres, ceux de la créativité, de l'expansion pleine et entière, sans ces phares l'humanité se serait perdu dans la tempête depuis bien longtemps, alors maintenant, quand allons nous les laisser croître en paix, reconnaissant de la lumière qu'ils incarnent.

Si on traite d'hérétique ou de fou l'autre, c'est surtout parce qu'il dérange les certitudes confortable de notre petit ego médiocre qui s'est enraciné dans ses illusions. Celui qui crie à l'hérésie est lui-même dans la peur et le ressentiment qui l'éloigne du royaume des cieux, car il trahit par son acte haineux la sérénité d'un Dieu d'amour, qui ne récrimine rien, ne blâme rien ni personne, mais embrase l'unité intrinsèque des êtres. Celui qui s'insurge avec inimitié devrait plutôt remercier la chance qui lui est offerte de se remettre en question, de dissiper l'illusion des croyances et des certitudes pour toucher à l'essentiel de sa nature véritable. Comme nous-mêmes nous pouvons remercier avec cœur les êtres libérés qui nous entourent, et qui jadis nous mirent hors de nous, nous poussèrent sans cesse dans nos derniers retranchements, titillant nos conditionnements, nos attachements, nos peurs et angoisses. Remercions aussi la vie, pour sa franchise, son aimable cruauté, et sa faculté à nous faire prendre conscience que nous ne sommes rien, et surtout que nous ne contrôlons rien. Remercions aussi nos religions, nos névroses, nos addictions… Ce qu'elles nous ont fait subir était un précieux cadeau de vie, nous avons gagné un temps fou dans notre cheminement grâce à leur confusion. Heureux celui qui souffre, car pour lui, ce n'est pas le chemin qui est difficile, c'est le difficile qui est le chemin ! Chacun pourra le constater : les plus belles des fleurs naissent sur le marécage le plus nauséabond.

La répulsion : une nouvelle identité pour l'ego

Bien entendu leurs objectifs étaient de nous faire revenir dans le troupeau. Mais au fond, quel mal y a-t-il à vivre dans le troupeau si celui-ci ne nous conditionne plus, ne nous prive plus de notre liberté de penser ? Le troupeau existe-t-il alors encore ?

 

Voyez par exemple la couverture d'un bouquin de ce grand farceur de Stéphane Jourdain, arborant à la fois le costume amérindien et le crucifix…

Ce que l'on fuit le plus est très souvent notre plus grand maître, car ce qui fuit en nous c'est aussi notre ego qui ne veut pas perdre son identité illusoire, même dans son rôle d'ennemi de ceci ou de cela. En agissant ainsi, on crée une réalité quasi palpable à ses peurs. Cela n'a pas de sens de vouloir désillusionner l'illusion.

Au fond, même l'identité d'hérétique serait illusoire. Si l'on comprend ce mécanisme paradoxal, ce koan, si l'on comprend que l'attachement et la répulsion sont les deux faces de la même pièce, l'ego, on commence à arpenter le chemin de la libération, la véritable hérésie, celle qui se vit dans l'innocence du coeur. Et l'on finit par croire en tous les possibles, sans s'accrocher à aucun.

Krishnamurti disait ceci du conflit : « Si nous prenons conscience de cette nature contradictoire de notre être, si nous nous contentons de regarder sans aucun désir de résoudre, sans prendre parti, simplement en observant, nous verrons que ce conflit existera toujours tant qu'existe l'observateur, le censeur, différent de la chose qu'il regarde. Voilà la racine du conflit. »

Etre un anticonformiste, un iconoclaste, un hérétique c'est réellement être « à la droite de Dieu », je dirais même plus c'est être Dieu en personne. Cela aussi c'est le summum de l'hérésie pour ceux qui ont peur d'assumer la médiocrité et les limitations de leurs actes inhérents à notre condition. C'est tellement plus simple de se décharger sur un être qui n'est pas là pour s'en plaindre. Alors qu'être Dieu ce n'est pas se croire tout puissant comme le font ceux qui se croient sous la férule d'un être suprême. Etre Dieu c'est reconnaître son pouvoir créateur, dépasser les frontières de l'ego pour s'unir avec la source qui nous traverse et nous unis tous . Etre Dieu c'est comprendre qu'il nous appartient de créer le paradis sur terre, et non de nous déresponsabiliser en attendant qu'un autre ait le courage qui nous manque pour le réaliser. De tous temps des êtres d'exception se sont élevés contre les pouvoirs en place pour libérer l'humain de la geôle dans laquelle il s'etait enfermé. Des Bouddha, Jésus, Socrate, Manès et autres furent de ceux-ci, malheureusement la majorité n'a pas compris le sens profond de leurs messages et l'autre, l'ayant trop compris, ne l'a pas vu d'un très bon œil. Et ainsi on a créé des religions, de véritables impostures basées sur rien de vraiment libérateur, si ce n'est des bribes du message originel, étouffé sous des monceaux de vanité et d'égocentrisme que l'on enferme dans les édifices orgueilleux de la dévotion. Et tout le monde dit amen, car ils ont pour la plupart été conditionnés par la peur à ne croire qu'à cela. Leur être est alimenté sans cesse par le feu de l'illusion, par la superstition, ce qui se superpose à la réalité pour empêcher que la vérité d'une lumière si aveuglante ne jaillisse. Les masses vont certainement s'insurger à la lecture de ces lignes et nous en sommes heureux, car sur le lot, cette déstabilisation permettra à certains de rentrer en eux-même pour y puiser la substantielle moelle de leur être, immaculée, inviolée depuis toujours.

Pour un croyant affirmé, un hérétique s'est éloigné du chemin du seigneur. C'est une âme en péril vouée à l'échec dans ce monde et dans l'autre. C'est intéressant là encore, comme le principe d'isolation du mental/ego agit sournoisement pour se préserver de la remise en question qui démasquerait sa supercherie. Pour la branche dure des croyants ce ne doit pas être évident de constater que des millions de personnes puissent vivre heureuses et dans l'abondance sans pratiquer une once de religiosité et sans perdre leur temps en rituels fastidieux. Y aurait t-il donc un Dieu des athées ou des joueurs de pétanques ? Beaucoup de contradictions de ce genre talonnent le mental des croyants qui ne cessent de se raccrocher aux branches desséchées de leur dogme par peur d'être dans l'erreur, allant de psaumes en psaumes pour conjurer les angoissantes questions du qui suis-je ? D'où viens-je ? Et où vais-je ? (Questions qui feront d'ailleurs l'objet d'un projet article.)

Nous aimerions pour clore cet article lancer un appel à tous les croyants qui nous lisent, à toutes celles et ceux qui vivent sincèrement leur foi en leur cœur, leur dire à quel point nous les aimons et peu importe ce qu'ils diront de nous et des pensées qui en émaneront. Ce qui nous importe, ce n'est pas la croyance des uns et des autres, mais le battement de leurs cœurs quand ils créent des ponts entre eux pour s'unir dans la joie par delà leurs différences. S'ils ont l'impression que nous les blessons par nos propos, qu'ils sachent que ce n'est pas le but recherché, s'ils ont mal c'est que leurs chaînes sont mises à mal. Mais chacun pourra le constater : tout dans la vie, toute joie est précédée d'intenses souffrances. Nous placerons toujours l'humain au dessus de toutes croyances et idéologies, vous êtes toutes et tous si précieux, vous êtes l'absolu, ce qui compte ici bas et ailleurs. S'il vous plait, quand vous lirez ce texte, essayez de penser à la volonté d'unité et d'amour qui dirige notre démarche. En allant au-delà des mots limités, vous y trouverez peut être, un reflet de ce qui vibre de liberté en vous.

Soyez libre mes amis, Dieu ne vous demande rien d'autre que d'être libre de sa propre influence, n'est-ce pas la plus belle preuve d'amour d'un père envers ses enfants que de les voir vivre libre. Vivez dans la beauté chers amis, il y a de la place pour tout le monde en ce domaine.

Peu importe ce que l'on vous a dit, vous savez déjà tout, il suffit juste de regarder dans le livre de votre cœur, lorsque la fleur de la compassion commence à éclore en votre être intérieur.

« Je suis le secret enfoui dans l'odeur de l'herbe fraîchement coupée, dans le houououhh du vent s'engouffrant dans le conduit de cheminée, dans les cent mille doigts de l'averse de neige, dans la nacre d'un matin de printemps, dans le message muet d'un alignement de marrons d'Inde, dans la déclivité de la plage et la danse des poux de sable ; je suis ce qui jadis vous rendit vivant, je fus l'instigateur de tous vos émerveillements, de tous vos étonnements, je suis l'unique raison pour laquelle quiconque, jamais, s'aima et aima, je suis le secret qui irrigua chacun de vos secrets d'enfant, je suis l'ange que tout enfant porte en filigrane et que vous avez tué. Je suis vous. »

[Stephen Jourdain]
"l'irrévérence de l'éveil"


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