*Quel Jésus ? - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

Ceux qui suivent de près le dialogue interreligieux se plaignent que celui-ci semble bien s'essouffler. Cela vient souvent de ce que chacun est occupé à définir ses propres positions sans se préoccuper de ce que les autres ont vraiment à remettre en question à propos de la religion qu'il représente. On trouvera dans les pages qui suivent ce que pense réellement un grand nombre d'hindous et de bouddhistes, soit un milliard deux cent millions d’habitants environ, par rapport au monothéisme, et ce, exposé sans fard. Cela sera une surprise pour beaucoup, et contribuera probablement à réinjecter un sang neuf dans le dialogue.

En tout premier lieu, il est important de réaffirmer que l'expérience spirituelle est gratuite, elle peut toucher tout le monde quelle que soit sa religion de départ. Il y a plusieurs niveaux d'approche du rapport entre les religions :

- Celui des sages, qui perçoivent directement l'unité fondamentale, et pour lesquels les oppositions entre elles sont seulement comme des différences entre sectes locales. C'était par exemple ce qu'avait dit Mâ Anandamayî à Vrindâvan à un missionnaire chrétien qui était venu la visiter, et qui lui demandait si elle n’était pas dérangée d’avoir comme visiteur quelqu'un qui venait d'un horizon religieux complètement différent. C'est sans aucun doute le point de vue fondamentalement le plus vrai.

- Celui des chefs religieux, dont le devoir est d'être modérés dans leurs propos et de ne pas enflammer les passions entre les communautés. Ils ont le droit d'être convaincus de l'excellence de leur voie, mais doivent veiller à ce que cela n’entraîne pas de violence entre les fidèles.

- L'approche des laïcs, qui ont le droit d'avoir leurs opinions sur le rapport entre les religions et de les exprimer telles quelles. C'est à ce niveau que je me situe, en tant qu'observateur des religions après pratiquement vingt ans de vie dans des pays non chrétiens. J'ai passé un an et demi comme psychiatre en Algérie, et là-bas j'ai fréquenté un petit peu la confrérie soufi Alawiya ; cela m'a donné une expérience de première main, bien que brève, de la vie en islam et de la psychologie spirituelle qui y a cours. Je suis maintenant depuis dix-huit ans en Inde, en lien avec le milieu traditionnel des ashrams. Grâce à la lecture de la presse, je suis au courant de ce qui se passe dans le pays et de la manière dont les hindous se voient eux-mêmes. Je lis souvent le journal dans cette langue « locale » qu'est l'hindi, un langage quand même parlé par un demi-milliard d'habitants…

Même si nous avons dit que chaque individu peut trouver sa voie pour réaliser l'Absolu à partir de là où il est, cela ne veut pas dire que chaque doctrine y arrive pleinement et aussi facilement. Il y a un certain nombre d'enseignements spirituels qui s'arrêtent en chemin, ou sont déviés, voire destructifs. Un cas type en est par exemple la magie noire, basée sur certaines pratiques de concentration qui pourraient être spirituelle, mais sont exploitées dans un sens pervers. De même qu'il y a une seule Justice, mais différents gouvernements qui la dispensent plus ou moins bien, une seule eau, mais certaines qui sont potables et d'autres non, de même il y a une seule Vérité, mais bien des manières de la comprendre, communiquer et mettre en pratique.

La décolonisation physique de l'Inde a pris place il y a plus d'un demi-siècle maintenant, mais il reste beaucoup à faire encore pour décoloniser les mentalités : les hindous souffrent toujours d'un complexe d’infériorité, et l'attitude des Eglises, malgré quelques concessions diplomatiques, reste dans l'ensemble pleine de condescendance. Il est temps de donner la parole à ce que les hindous pensent des monothéismes, et qu'ils puissent s’exprimer à la fois sans complexe d’infériorité ni de supériorité. C'est en quelque sorte le but de ce livre. J'ai reçu récemment plus ou moins par hasard le numéro d'octobre 2004 de la Documentation catholique. Dedans se trouve un message du Pape pour la conférence interreligieuse de Saint Egidio à Milan en Italie, donc en 2004, où il y dit en particulier ceci :

"Malheureusement, de nouveaux conflits sont apparus et une mentalité s'est même répandue selon laquelle le conflit entre mondes religieux et civilisations est presque considéré comme un héritage inévitable de l'histoire. Il n'en est pas ainsi ! La paix est toujours possible ! Il faut toujours coopérer pour déraciner de la culture et de la vie les semences d’amertume et d’incompréhension présentes en elles, ainsi que la volonté de prévaloir sur l'autre, l'arrogance de l'intérêt personnel et le mépris de l'identité d'autrui. C'est dans ces sentiments, en effet, que réside le présupposé pour un avenir de violence et de guerre. Le conflit n'est jamais inévitable! 2[2] Cependant, on a le droit de prendre cette déclaration pieuse du Pape avec un grain de sel, quand par exemple on la met en regard avec ce qu'il a écrit dans Ecclesia in Asia, un texte qu’il a communiqué au public à Delhi en 1999 : « De même que durant le premier millénaire, la Croix a été plantée sur le sol de l'Europe, et que dans le second elle l’a été sur celui de l’Amérique et de l'Afrique, nous pouvons prier pour que dans le troisième millénaire chrétien, une grande moisson de foi soit recueillie dans ce continent vaste et vital qu’est l'Asie ». Et il a ajouté en s'adressant au synode des évêques et des cardinaux : « Cette réunion est une affirmation ardente de foi en Jésus-Christ le Sauveur, et il reste un appel à la conversion... Le coeur de l'Eglise en Asie ne trouvera pas de repos avant que l'Asie tout entière ne trouve elle-même le repos dans la paix du Christ, le Seigneur ressuscité.3[3] » En d'autres termes, ‘nous nous arrêterons seulement quand les autres religions d'Asie, c'est-à-dire l'hindouisme et le bouddhisme, seront totalement effacées de la carte’… Est-ce une déclaration de paix ? Est-ce que le Pape croit qu’après cinq siècles d'expérience de missionnaires chrétiens, les peuples d'Asie sont toujours dupes ?

Si l’Eglise était sincère dans son discours de respect des autres religions, elle arrêterait immédiatement ses campagnes missionnaires, par exemple en Inde. A ce moment-là, elle deviendrait crédible dans son désir de dialogue. Pour l'instant, les pleurs du pape à propos de l’harmonie entre les religions et le respect d’autrui semblent aux hindous des larmes de crocodile. Pour exprimer leurs sentiments, l’image qui me vient à l'esprit spontanément et celle du conte du Petit Chaperon Rouge. Quand il arrive dans la cabane au fond du bois et voit le loup au lit déguisé en gentille grand-mère avec son bonnet de nuit sur la tête et ses airs patenotres, il lui pose comme savent le faire les enfants toutes sortes de questions ‘Pourquoi ?’ Et quand la question finale arrive :

« Grand-mère, pourquoi avez-vous de si longues dents ? »,*

la réponse finale est bien connue de tous :

« C'est pour mieux te manger, mon enfant ! »…

Au niveau des individus, il y a des chercheurs sincères de dialogue interreligieux. Cependant, au niveau des hiérarchies ecclésiastiques, on a le droit d’avoir ses doutes. Les penseurs hindous qui suivent ces questions-là ne se laissent pas tromper par le nuage d’encre du dialogue interreligieux qui cache la pieuvre des ambitions missionnaires des Eglises :
« Ce dont les dirigeants du christianisme institutionnel ont le plus besoin, ce ne sont pas de dialogues factices mais d’une bonne dose d’introspection. J'ai chez moi vingt volumes d’une brochure Témoins du christianisme publiés par le Comité de Lausanne pour l'Evangélisation du monde. Ils parlent d’étudier les autres religions et cultures, mais ce sont plus comme des enquêtes d'état-major à propos de leurs ennemis. Ils parlent de dialogue, mais ils sont déterminés à ce que leurs victimes puissent arriver à la même conclusion que celle qu'ils ont préparée. Leurs moyens sont souples, mais leur but fixé. La situation et la vérité de la question demandent à ce que nous regardions non pas leurs arguments, mais la mentalité qu'il y a par derrière.»

Krishna a exprimé dans la Bhagavad-Gîtâ un avis qui a inspiré le pluralisme hindou : "Quelle que soit la forme que le fidèle désire adorer avec foi - cette même forme qui est sienne, je la rend ferme et inébranlable. (7 21)." Il faut cependant se souvenir qu'à cette époque, il ne serait pas passé à l'esprit des différents groupes religieux hindous de recourir à la guerre sainte pour imposer leur foi. Avec les invasions musulmanes, l'hindouisme - bouddhisme a découvert un monde mental totalement différent, il est d'ailleurs significatif qu'ils emploient un mot différent pour parler de l'islam et des hautes formes religieuses en Inde : la première s'appelle majahab, du nom arabe, et les autres s'appellent Dharma, qui a le sens général de loi juste.

Les circonstances du dialogue évoluent : déjà, après un siècle de recherches historiques, exégétiques et psychologiques, on ne peut plus croire en la personne de Jésus comment on le faisait au Moyen-Age et même au XIXe siècle, et ce, qu'on soit européen ou indien; par ailleurs, du point de vue économique et scientifique, l'hindouisme a beaucoup progressé, nous y reviendrons. De même, du point de vue religieux, il commençe à affirmer sa capacité d'analyse appliquée aux Religions du livre et à leurs présupposés rarement remis en question auparavant. La communauté des hindous expatriés aux États-Unis par exemple compte un bon nombre de membres développés intellectuellement : avocats, informaticiens de haut niveau, médecins. Ils connaissent les points faibles de l'Occident de l'intérieur, et ne sont pas dupe d'une propagande missionnaire destinée surtout aux populations tribales des zones reculées de l'Inde. Ceci joue aussi sur les conditions globales du dialogue. Un auteur comme Arun Shourie, qui a eu un doctorat aux États-Unis, puis est devenu rédacteur d'un grand quotidien indien, puis ministre, incarne par exemple cette nouvelle génération dans la manière dont il sait prendre "avec un grain de sel" les arguments théologiques habituels du christianisme et de l'islam dans leurs efforts de conversion. Voilà de quoi redonner un sang neuf au dialogue inter religieux.

Dans ce contexte, rappelons la méthode de Nâgârjouna est proche du neti, neti du védanta : « ce n'est pas cela, ce n'est pas cela ». En pratique, savoir rejeter le politiquement et religieusement correct sur les points où l'on s'aperçoit qu'il ne tient pas debout est juste. Ceci dit, avec une certaine perspicacité psychologique, on pourra faire remarquer que les rebelles eux-mêmes peuvent être facilement récupérés par ce qui y est "correct". Il faut distinguer donc dans la rébellion les réactions qui sont justes émotionnelles et facilement reprises par le pouvoir, et celles qui sont fondées intellectuellement, et surtout spirituellement.

Shourie Il pratique pour lui-même la méditation bouddhiste, et se définit comme penseur et écrivain indépendant de tout parti, même s'il a participé au gouvernement Vajpayee comme ministre des privatisations pendant plusieurs années. Je ne verrais pas un ministre chrétien du gouvernement Bush pratiquer la méditation cabaliste ou soufi, bien que ces voies se réfèrent a
priori au même Dieu unique. Par contre dans l'hindouisme, cela ne choque personne qu’un fidèle décide de pratiquer la méditation bouddhiste.

Arun Sourie redonne voix au Gandhi que les chrétiens essaient de ne pas voir ou d’oublier, celui qui a combattu très fermement leur prosélytisme encouragé par le pouvoir colonial dans les classes défavorisées de l'Inde. Il s'est appuyé pour cela sur la notion même de liberté, d’égalité et de fraternité entre les religions. Pour Gandhi, ce combat contre les missions chrétiennes faisait partie intégrante de son programme de décolonisation et de libération de l'Inde.

Il est important de garder à l'esprit que si un croyant, en entendant des critiques raisonnables à propos de son objet de foi réagit en voulant bruler vif celui qui les émet, cela signifie que sa croyance est au moins immature, voire tout à fait erronée, et qu'elle est reliée intimement à la violence comme les deux faces d'une même médaille. Ce n'est sain ni psychologiquement ni spirituellement.

Parfois, par souci de diplomatie, le dialogue entre les religions évolue sur un 'petit nuage de crème Chantilly', et en reste au niveau de "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil". Par ailleurs, il y a l'attitude qui consiste à ignorer complètement les erreurs ou les agressions d'une autre religion. C'est quelque chose que reprochent un certain nombre d'hindous actuellement à leurs acharyas (chefs religieux) : ceux-ci n'ont pas bougé et ont fait comme si rien ne se passait pendant huit siècles où les envahisseurs musulmans ont causé des destructions considérables à l'hindouisme. De même, parmi les philosophes et penseurs bouddhistes, on ne trouve pas de critique substantielle et cohérente des croyances de l'islam, alors que celui-ci a détruit la civilisation bouddhiste dans le sous-continent indien, mis à part le Tibet qui a été protégé par son isolement. Certes, l'Absolu est au-delà des contingences politiques et militaires, mais quand des membres d'une religion donnent leur vie par millions pour défendre son existence même, les chefs religieux se devraient d'en prendre acte, de réfléchir à ce sujet, et de les aider dans leur lutte au niveau des idées. Dire que toutes les religions sont une en essence est vrai, mais cela ne doit pas signifier se voiler la face devant les perturbations que créent certaines idées religieuses : ceci reviendrait à un déni de la réalité.

Il n'y a pas de raison de dénoncer ou critiquer des croyances, doctrines ou pratiques religieuses qui ne font de mal à personne ; malheureusement, si elles poussent à une agression des autres religions et perturbent l'harmonie entre elles, il est licite de poser des questions. C'est à fait reconnu que l'islam et le christianisme se sont propagés en réprimant sévèrement les critiques qu'on pouvait émettre contre leurs fondateurs respctifs et en faisant régner une sorte de terreur idéologique : malgré une certaine latitude dans l'interprétation des textes, toute personne qui blâmait le Prophète méritait la mort, et celui qui critiquait Jésus était mis à l'index. Dans ce contexte, suivre aveuglément le principe général qui ne faut pas critiquer la religion des autres ne revient-il pas à collaborer avec ce type de terreur répandue sur le plan des idées ?

Ceux qui ont baigné seulement dans le monde de la Bible considèrent ces caractéristiques comme normales et indissociables de la religion mais en fait, elles n'ont rien de fatal, et peuvent très bien en être séparées. Pour prendre conscience de cela, un regard extérieur à ce monde religieux est très utile, c'est un des buts de ce livre. Il est sûr que l'harmonie représente une valeur importante, mais la vérité est une valeur essentielle, et il serait malsain de continuer dans une croyance par habitude quand on a réalisé qu'elle était associée à des entorses à la vérité. Même si les mystères métaphysiques ne sont pas démontrables, des comportements visant à les imposer par la force, soit directe soit indirecte, ne doivent plus être acceptés dans un monde moderne.

Le terme dialogue, si l'on revient à l'étymologie, est quelque peu ambivalent : il veut dire « parler au travers », cela n'implique pas automatiquement qu'on écoute l'autre. Si l'on voulait être précis, il faudrait parler de diacousie, c'est-à-dire « écouter l'autre à travers » l'épaisseur de l'espace interpersonnel et des obstacles qu’interpose son ego ...

Le mot même monothéisme commence comme monologue. Ceux qui suivent les religions du Livre devraient se souvenir de cela, et voir au-delà de l'horizon du Dieu unique. Ce livre sera certainement une aide dans ce sens. Cela n'est pas si facile, car dans la conception jalouse de Yahvé, les autres dieux n'ont même pas le droit à l'existence. Comment peut-on dialoguer avec une entité non-existante ? C'est en pratique la position des musulmans en Inde qui, contrairement aux chrétiens, ne font aucun effort de dialogue interreligieux avec les hindous. Cela ne favorise pas leur intégration dans la société indienne moderne et développée. C'est regrettable, mais c'est un fait. Pour stimuler dès maintenant la réflexion, une réponse de Râmana Maharshi peut être citée : quand on lui a demandé laquelle des deux propositions était vraie : « Dieu existe » ou bien « Dieu n'existe pas ? » il a simplement répondu : « Cherchez la base commune à ces deux propositions. »


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