*L'évangile de Thomas dévoilé - Neuvième partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[Neuvième partie]

par Pierre Mestdagh


 

29

a dit jésus

si la chair a été à cause de l'Esprit c'est une merveille

si par contre l'Esprit a été à cause du corps

c'est la merveille des merveilles

mais moi je m'émerveille de ceci

comment cette grande richesse a demeuré dans cette pauvreté

 

44

a dit jésus

celui qui blasphème le père à lui sera pardonné

et celui qui blasphème le fils à lui sera pardonné

celui qui par contre qui blasphème l'Esprit pur

à lui ne sera pardonné ni sur terre ni dans le ciel

Mt 12. 31-32 - Mc 3. 28-30 - Lc 12. 10

Pour la première fois nous nous sommes permis d'associer deux paroles de Jésus. La raison en est que dans chacune d'elles nous est présentée une réalité nouvelle, ô combien importante : pneuma ou l'Esprit. Exceptionnellement nous avons utilisé une majuscule, afin de distinguer l'Esprit pur de l'esprit humain : ce guide intérieur que nous considérons comme faisant partie intégrante de notre moi intérieur. Dans le logion 44 l'importance accordée à l'Esprit est évidente : un blasphème de l'Esprit jamais ne sera pardonné…

Dans le logion 29 nous est présentée la relation entre la chair ( sarks ) en ligne 2 et le corps ( soma ) en ligne 3 d'une part, et l'Esprit de l'autre. Cette relation est également présente dans le prologue de l'évangile de Jean : «  et la parole (l'esprit) est devenue chair… ».

Dans la tradition chrétienne le divin nous est présenté sous la forme d'une trinité : Dieu le Père, le Christ comme son Fils unique et l'Esprit Saint, l'inspirateur divin de l'homme. Ils sont distingués tout en étant un seul. Ceci est appelé un mystère. Le mot mystère nous paraît comme un déguisement de l'orgueil humain, qui s'est octroyé la connaissance d'une «structure divine»… Dans cette structure Jésus est élevé au statut divin, malgré le fait que jamais il ne s'est explicitement présenté lui-même comme fils de Dieu. Ceux qui croyait reconnaître en lui un « fils de Dieu » - quelque soit la signification que cet épithète eût alors pu avoir - furent par contre clairement réprimandés par lui. (Lc 4. 41 - Mc 3. 12) Et pourtant, ce fut cette filiation divine qui fut fatale à l'homme, qui avait pris conscience d'un lien intérieur l'unissant à l'Être absolu… Car l'humain et le Divin devaient obligatoirement rester séparés…

La conception nouvelle de la trinité implique que le lien intérieur, dont témoigne Jésus, est le propre de chaque homme. Chaque être humain est, dans une union spirituelle, enfant du Père . C'est la prise de conscience de cette unité qui fait toute la différence entre vie et mort. Mais comment l'homme peut-t-il avoir conscience d'un lien avec «cela», dont il ne peut s'acquérir une connaissance…?

Dans l'histoire de la genèse du monde, telle qu'elle nous est présentée dans le prologue de l'évangile de Jean, le «verbe» joue un rôle essentiel. Avant le commencement il était en Dieu. Dans le verbe est la vie. Il est la lumière par qui fut la vie et qui demeure toujours dans la création . Mais le monde ne l'a pas reconnu . À tous ceux qui l'ont reçu il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu…

Avant le commencement était absence de tout phénomène relatif, ni temps ni espace, que le vide : l'Être non manifesté, immuable et absolu… Dans ce vide réside toutefois le potentiel total de la création. Verbe est parole : vibration initiale. Vibration sous-entend : temps, espace et énergie. Le verbe symbolise donc l'expression de l'Être absolu, la manifestation du non manifesté, par qui la création toute entière et donc l'homme fut. En Orient cette impulsion initiale et toujours présente est symbolisée dans le mantra universel Aum . Le verbe n'était pas seulement au début : il est toujours présent, à chaque instant. Mais l'homme ne l'a pas reconnu … Pourtant l'homme peut le reconnaître, car à tout instant il peut recevoir cette vibration, qui est lumière intérieure. Dans cette expérience réside la prise de conscience de son état d'enfant du Père .

Le verbe symbolise l'Esprit. Par l'Esprit fut la création et donc l'homme. Il demeure toujours dans la création et donc dans l'homme, par qui il peut être reconnu. L'Être absolu, dans son aspect non manifesté, ne peut être connu par l'homme. Aucune parole, aucune image ne pourrait Le lui révéler. Toute représentation n'est que réalité virtuelle… L'Esprit est l'expression même de l'Être. De cette expression l'homme peut en faire l'expérience. Car l'Esprit est le lien spirituel unissant l'homme à l'Être absolu, qui s'exprime par une inspiration . La tâche du fils de l'homme consiste dès lors à transformer ce qu'il reçoit par l'Esprit, selon Sa loi d'harmonie.

La trinité n'est pas une spécification imaginaire, conçue par l'homme, pour exprimer sa connaissance de l'Être inconnaissable, mais une réalité essentielle et continuellement présente à l'intérieur de chaque être. Par l'Esprit l'homme peut redevenir conscient du lien qui l'unit à sa source de vie. Dans l'image d'une source l'unité du Père et de l'Esprit peut trouver un symbolisme révélateur. Une source est un vide duquel jaillit de l'eau. La source n'est ni le vide, ni l'eau, mais l'unité des deux : sans vide point d'eau, sans eau point de source… Le vide ne peut faire partie de l'expérience de l'homme, car vide est absence… De l'eau par contre il peut en faire l'expérience ! Mais quel est le sens de la source s'il n'y a personne d'assoiffé…, personne en qui ou par qui l'eau peut se transformer en vie… ? (voir le logion précédent) Voilà la tâche de l'homme, qui est aussi sa finalité : servir dans l'unité avec sa source . Cette vision de la trinité appartient au nouveau…

L'interprétation du logion 29 n'est certes pas simple. À la lumière de la nouvelle conception de la trinité nous pouvons tenter d'élucider quelque peu cette parole :

Si l'Esprit est à l'origine de l'homme de chair et de sang, c'est une merveille : la merveille de la genèse de la vie biologique. Si toutefois le corps, qui demeure dans les ténèbres de l'ignorance, porte en soi la possibilité de prendre conscience de l'Esprit et donc de retrouver la vie, voilà une merveille bien plus merveilleuse encore…

C'est le miracle de la vie biologique que l'Esprit est devenu chair. Le plus grand des miracles est toutefois que le corps, la base physiologique de la conscience, peut reconnaître l'Esprit et ainsi accéder à la vie. Voilà la naissance nouvelle ! La distinction faite ici entre sarks et soma est toute subtile… Sarks réfère au corps animé, à l'unité de soma et psychè . La condition pour que l'homme prenne à nouveau conscience de son unité originelle est toutefois que le corps, animé par le psychisme, devienne vide . (voir le logion précédant) Ceci implique que le psychisme doit retrouver son état originel de repos, de silence intérieur. Ce qui subsiste alors est l'état «non animé» du sarks  : soma, le corps. Le personnel a déserté l'office, la porte s'est fermée, à l'intérieur ne subsiste que silence, paix, repos… Le repos est le moyen par excellence par lequel le psychisme peut se purifier. (voir le logion 53) Grâce à cette purification le pneuma pourra à nouveau manifester dans l'homme Sa loi d'harmonie.

L'Esprit est le plus grand des trésors qui soit à notre disposition, car porteur du potentiel total de la vie. Il est l'eau, par laquelle la source est reconnaissable. C'est Lui qui maintient l'harmonie dans la nature toute entière, qui vivifie les qualités du corps et du psychisme, qui est aussi la lumière intérieure, source de connaissance. Pourtant Il est toujours méconnu par l'homme… C'est la raison pour laquelle l'homme demeure dans les ténèbres de son ignorance.

celui qui blasphème le père, tire une flèche dans le vide

celui qui blasphème le fils, se blasphème lui-même, ce qui est absurde…

mais celui qui, par ignorance, blasphème l'Esprit, méconnaît ce qui porte la vie en Soi…

Nous sommes bien éloignés du dualisme séparant le corps et l'Esprit, un dualisme qui caractérise la vision gnostique traditionnelle. Bien éloignés également de la vision dualiste de Paul, qui prétendait :

La chair et le sang ne peuvent avoir part dans de royaume de Dieu et le temporel ne peut avoir part dans l'intemporel… (1 Cor 15. 50)

 

30

a dit jésus

là où il y a trois dieux ce sont des dieux

là où il y en a deux ou un je suis avec lui

Lorsque les juifs entendaient Jésus parler en termes absolus de son père, ils comprenaient qu'il ne pouvait s'agir que de Jaweh. Mais se présenter comme fils de Jaweh était un blasphème, car aucun homme ne pouvait se réclamer d'une descendance divine. Un malentendu qui engendra des conséquences dramatiques… À ce sujet ils l'interrogèrent donc.

Une fois de plus sa réponse est perturbante. Que trois dieux sont des dieux est une évidence. Mais parler de deux ou un, auxquels il serait uni, est plus qu'énigmatique… Comment l'absolu, symbolisé dans le mot Dieu, pourrait-il se diviser de telle sorte qu'il y en ait deux…! Et pourtant…

Lorsque Jésus utilise l'image d'un père pour témoigner de son alliance à l'Être absolu, cette image est simple. C'est également le cas lorsqu'il utilise, comme au logion 74, l'image d'une source. Mais si nous distinguons, comme au logion précédant, dans l'image de la source le vide et l'eau en tant que symboles du le Père et de l'Esprit, l'image se décompose, devient «deux». Non pas deux comme une impossible division de l'Unique, mais comme deux aspects distincts d'une seule réalité : l'Être dans son aspect intemporel et immuable et l'Être s'exprimant dans une création. En termes savants ceci est appelé l'aspect transcendant et immanent du Divin. À cet Être absolu Jésus est uni : je suis avec Lui.

Jésus exprime donc un état de conscience d'unité avec l'Être absolu. Cet état de conscience n'engendre toutefois pas une identification à l'Être…! Unité et identification sont deux notions à ne pas confondre ! Le fils et son père sont un, mais pas identiques ! L'enfant de sept jours demeure lui aussi dans l'unité avec sa source de vie…

Puisque l'unité du Père et de l'Esprit fut considérée comme la source même de la vie, elle fut associée à l'image de l'unité du masculin et du féminin. Ainsi on retrouve dans des écrits gnostiques la représentation de l'Esprit - ruah en hébreux est du féminin - comme la Mère aux côtés du Père. La seule manière d'approcher l'Être absolu et inconnaissable est en effet de recourir à des images. Mais celles-ci ne sont qu'un moyen ! Jamais l'image ne peut être confondue avec la réalité qui en est l'objet. Ce qui en réalité est unique et absolu peut donc, dans une image relative, se décomposer …

Comme le Père et l'Esprit sont un, ainsi chaque être est unifié à cette réalité unique. Car en elle réside la source de toutes les qualités, que nous accordons pourtant si aisément à nous-mêmes. Parce qu'existe la création, existe l'homme, et parce qu'existe l'homme, existe la notion de Dieu. Avant l'apparition de l'homme sur terre tout était unité : le monde créé et le monde créateur, l'inférieur et le supérieur. L'homme les a séparés en naturel et surnaturel… Le sens de la démarche religieuse est de prendre à nouveau conscience de leur unité.

 

31

a dit jésus

un prophète n'est pas accepté dans son village

un médecin ne soigne pas ceux qui le connaissent

Mt 13. 57 - Mc 6. 4 - Lc 4. 23-24

La tâche d'un prophète est d'apporter une juste connaissance concernant le lien unifiant l'inférieur et le supérieur. Celle d'un médecin est de soigner une disharmonie physique ou psychique. En Jésus les deux tâches sont réunies. Cette double tâche est également celle de ses disciples. (voir le logion 14) Aussi bien une prétendue connaissance qu'une maladie ou une souffrance sont des symptômes d'une disharmonie. La connaissance de Jésus est holiste, car elle découle de l'harmonie de l'unité.

Il est probable que cette parole lui fut inspirée par sa propre expérience. En tant que juif il a du transcender les limites de sa propre culture, afin de parvenir à la connaissance qui maintenant est la sienne. La transmission de cette connaissance à ses proches n'est pas chose simple… Il est un fait que des voix étrangères attirent plus aisément notre attention que celles qui nous sont familières. Ainsi Jésus nous est plus familier que le Bouddha. Ses paroles inattendues dans cet évangile seront pourtant moins facilement acceptées par notre mental que celles, souvent fort intéressantes il est vrai, provenant d'un Dalai Lama…

 

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