*L'évangile de Thomas dévoilé - Septième partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[Septième partie]

par Pierre Mestdagh


 

21

a dit mariam à jésus

à qui ressemblent tes disciples

il a dit

ils ressemblent à de jeunes enfants qui se sont installés dans un champ

qui ne leur appartient pas

quand les maîtres du champ viendront ils diront

laissez-nous notre champ

eux ils se déshabillent devant eux et leur rendent leur champ

je dis donc ceci

si le maître de maison sait que le voleur arrive

il veillera avant qu'il ne vienne

et il ne permettra pas qu'il pénètre dans la maison de son royaume

et qu'il y prenne ses affaires

mais vous veillez face au monde

ceinturez vos reins d'une grande force

afin que les pillards ne découvrent le chemin vers vous

car l'acquit que vous attendez ils le découvrirons

que dans votre centre soit un homme averti

lorsque le fruit est mûr il est venu

rapidement sa faucille à la main il l'a cueilli

celui qui a des oreilles pour entendre qu'il entende

Mt 11. 16 et 24. 43-44 - Lc 7. 31-32 et 12. 39-40 - Mc 4. 29

Ce logion est composé de deux parties distinctes. Jésus commence par répondre à Mariam, ensuite il s'adresse à plusieurs personnes - mais vous, veillez…- probablement ses disciples. Mariam nous est mieux connu sous le nom de Marie Madeleine. Aussi bien de l'évangile de Philippe que de celui de Marie Madeleine elle-même - deux évangiles faisant également partie de la découverte de Nag Hammadi - nous pouvons déduire qu'un lien particulier unissait Mariam à Jésus. Philippe la présente même comme sa compagne de vie. Sa question indique bien qu'elle ne se considère pas comme une disciple.

Pour les disciples la réponse de Jésus n'est pas bien flatteuse… Ils utilisent le champ - leur entité biologique - pour en jouir comme des gamins, inconscients du fait que ce champ ne leur appartient pas. Quand les propriétaires viennent réclamer leur bien, ils doivent non seulement le leur laisser mais, en plus, se défaire de ce dont ils se sont parés. Il est clair que pour Jésus les disciples ne se sont toujours pas rendus compte de leur tâche véritable. Leur démarche intérieure n'a toujours pas commencé…

Notre entité biologique, ce corps physique et psychique qui est le nôtre, nous est offert non pas comme un présent mais comme un prêt. Un présent nous appartient, un prêt doit être rendu… Tout nous sera repris : la vie biologique comme tout ce dont nous nous sommes parés dans cette vie. Quel est le sens véritable de ce prêt, quelle en est la finalité…?

La seconde partie du logion met en scène le propriétaire d'une maison, qui a un souci évident de préserver son bien contre toute effraction. Aux disciples, qui n'ont pas à se soucier de biens matériels et qui n'ont donc pas de maison à protéger, Jésus dit : veillez face au monde. Car ce monde est le territoire du lion, où toujours subsiste la tentation de se laisser entraîner dans une confrontation avec les autres. Ceux qui désirent assumer une participation au royaume doivent maintenir une prudence alerte face aux valeurs éphémères du monde inférieur.

La démarche, qui mène à l'expérience du lien qui nous unit à l'Être absolu, est un processus évolutif dans la conscience individuelle. La route est longue et son cheminement ne peut se réaliser que pas à pas. (voir le logion 97) Chaque conception nouvelle franchit une limite et permet le développement d'une vision nouvelle. Elle est comme un fruit à cueillir. Tel que le pêcheur avisé nous devons maintenir une intelligence alerte, afin de distinguer les fruits qui ont une valeur absolue de ceux qui ne représentent qu'une valeur éphémère. Les pillards symbolisent en somme nos propres désirs égocentriques, qui sont toujours sous l'emprise du pouvoir du lion.

 

22

jésus vit des petits qui tétaient

il dit à ses disciples

ces petits qui tètent sont semblables à ceux qui entrent dans le royaume

ils lui dirent

alors étant petits entrerons-nous dans le royaume

jésus leur dit

quand vous aurez fait le deux un

et que vous aurez fait l'intérieur comme l'extérieur

et l'extérieur comme l'intérieur

et le supérieur comme l'inférieur

en sorte que vous fassiez le mâle et la femelle en un seul

pour que le mâle ne se fasse mâle ni la femelle se fasse femelle

quand vous aurez fait un œil à la place des yeux (*)

et une main à la place de mains (*)

et un pied à la place de pieds (*)

et une image à la place d'images (*)

alors vous entrerez dans le royaume

Mt 19. 13-14 - Mc 13. 15 - Lc 18. 15-17

2 Clém. 12. 2-6 : En effet, le Seigneur lui-même interrogé pour savoir quand viendrait le royaume dit : lorsque les deux seront un et l'extérieur comme l'intérieur, et le mâle avec la femelle, ni mâle ni femelle… lorsque vous ferez cela, dit-il, viendra le royaume de mon Père.

Afin de ne pas rompre une harmonie évidente, les lignes indiquées par (*) ont été transcrites dans l'esprit du logion. En fait il est écrit :

quand vous aurez fait des yeux à la place d'un œil

et une main à la place d'une main

et un pied à la place d'un pied

et une image à la place d'une image…

Veuillez excuser cette incartade directe dans le texte…

Chez les disciples la confusion est totale : comment pourraient-ils redevenir petits ? Le symbolisme dans l'image des enfants qui tètent leur échappe… Ils conçoivent l'image comme une réalité et celle-ci est totalement étrangère à leur attente juive. L'image de l'unité, dans laquelle sont unis l'enfant de sept jours et sa source de vie, représente une réalité qu'ils ne peuvent encore concevoir. Le nécessaire retour à la pureté originelle, celle qui était au commencement, est une conception pour laquelle leur conscience n'est toujours pas réceptive. Le sera-t-elle un jour…?

La vision nouvelle du royaume, en tant qu'une vie consciemment vécue dans son unité originelle, est au cœur même du discours de Jésus. Dans l'image de l'unité de la semence et la bonne terre cette réalité trouve un symbolisme parfait. Il est toutefois nécessaire de frapper plus d'un coup sur un même clou avant que celui-ci soit fixé !

La correction textuelle, que nous nous sommes permis d'apporter, nous semble justifiée. Jésus s'efforce en effet, presque désespérément, de préciser la notion d'unité : l'intérieur et l'extérieur, l'inférieur et le supérieur, le masculin et le féminin… En plus, nous lisons dans Mt 6. 22 et Lc 11. 34-36 cette parole de Jésus : si donc ton œil est simple (unique) , ton corps sera illuminé . La traduction du grec haplous par lucide ou clair est erronée ! Ainsi nous constatons que certains traducteurs évangéliques modernes et le transcripteur copte sont unis dans une même incompréhension…

Porter son regard vers la lumière intérieure ne nécessite pas deux yeux…Vers l'extérieur nous voyons avec deux yeux et discernons une impressionnante variation de couleurs. Qui discerne des couleurs, sans connaître la lumière, ne voit que des couleurs. Qui connaît la lumière, connaît toutes les couleurs…! Les images qu'observent nos yeux lors d'une projection cinématographique ne représentent qu'une réalité virtuelle. Dans l'obscurité d'une salle de projection elles nous paraissent pourtant réelles…

La réalité telle qu'elle se manifeste dans ce monde - l'extérieur qui est aussi l'inférieur - s'exprime par une harmonie d'énergie et de matière. Pour l'homme l'expérience en est dualiste. Tout y est polaire, chaque qualité y trouve son contraire ou son complément : chaud et froid, lumière et obscurité, joie et peine, masculin et féminin, yin et yang. La valeur unique, sous-jacente à cette réalité, est d'un ordre absolu et s'appelle harmonie . C'est elle qui dirige le tout , du nucléaire au cosmique. De cette valeur absolue la loi de karma , qui en fustige toute perturbation, est le gardien. Celui ou celle, qui élève sa conscience au niveau de l'unité dans l'ordre originel, transcende le phénomène de dualisme.

L'image de l'unité du mâle et de la femelle , du masculin et du féminin, a donné lieu à quelques élucubrations sexuelles, nous rappelant un état hermaphrodite ou androgyne soi-disant originel… Elles furent conçues afin de troubler la sérénité de cet évangile. Une interprétation peut pourtant s'avérer tellement plus simple ! L'image de l'unité de la graine et la bonne terre est accessible à chaque homme, ayant une connaissance de la vie champêtre. L'image de l'unité du masculin et du féminin peut aujourd'hui se traduire dans l'image plus subtile de l'unité du spermatozoïde mâle et de l'ovule féminin à l'origine de toute vie humaine. Ni la semence mâle, ni l'ovule femelle n'est à l'origine de la vie. C'est leur unité qui spontanément engendre la vie

L'interprétation de l'image, la juste compréhension de la notion d'unité à la base de toute manifestation de la vie, n'est pourtant que le point de départ d'un cheminement, qui peut mener à une expérience réelle. L'expérience de l'état de conscience d'unité ne pourrait en effet se limiter à un processus cérébrale, dans lequel le dualisme ne serait transcendé que mentalement…

 

23

a dit jésus

je vous choisirai un entre mille

et deux entre dix mille

et unifiés ils se tiendront debout

Mt 22. 14

Dans ce logion  la logique mathématique n'est pas à l'honneur ! Mais l'analyse mentale, tout en étant un moyen précieux, connaît elle aussi ses limites… Car la réalité pour laquelle Jésus tente d'éveiller notre conscience transcende le domaine aussi bien de la réflexion mentale que celui du vécu émotionnel. L'expérience est nouvelle, les lois qui la régissent également ! Au-delà du savoir mental seule une sincérité critique personnelle prévaudra comme guide véritable. Le nouveau ne serait pas nouveau si l'expérience n'en était pas différente, voir déroutante…

Le choix , dont il est question, ne se fait pas suite à quelque privilège fortuit, mais il est la conséquence d'une reconnaissance . (voir le logion 3) Dans un logion précédant Jésus reconnut en Thomas le disciple, dont la conscience s'était unifiée à la sienne. Raison pour laquelle il le choisit. Se considérer comme élu n'est qu'un vœu quelque peu vaniteux, appelé aussi «whisful thinking»… Ce fut l‘illusion d'un peuple entier, le rêve également d'un certain Paul et, dans son sillage, de l'Église qui s'appela catholique. Toujours elle se considère en effet comme l'épouse élue par l'époux appelé Christ. Ni Paul, ni l'Église ne pourraient être suspectés d'une modestie excessive…

 

24

ont dit ses disciples

enseigne nous le lieu où tu es

car il est nécessaire que nous le cherchions

leur dit jésus

celui qui a des oreilles qu'il entende

il y a de la lumière à l'intérieur d'un être lumineux

et il illumine le monde entier

s'il n'illumine pas il est une ténèbre

Jn 1. 38-39

Les disciples ne connaissaient-t-ils donc pas le lieu où demeurait Jésus … ? Il nous arrive des fois de souhaiter connaître la circonstance dans laquelle une parole fut dite. Probablement nous nous trouvons ici dans la situation du chapitre 14 de l'évangile de Jean. Jésus y réfère à son lien avec le Père, à la maison du Père où nombreux sont ceux qui peuvent trouver refuge. Thomas y témoigne du souci de connaître la voie vers le Père, tandis que Philippe formule cette demande : «montre nous le Père»… Tous deux ont le même désir : celui de partager l'expérience de Jésus.

La venue du royaume n'est pas un évènement sensoriellement perceptible. Le lieu où est Jésus n'est pas non plus un endroit délimité dans l'espace mais une réalité intérieure et donc spirituelle. Ceci fait partie de la vision nouvelle du royaume… En conscience Jésus est un avec l'Être, qui est source absolue. Quiconque est un avec lui demeure dans cette source. Qui demeure dans la source ne peut garder l'eau pour soi, ne peut en cacher la lumière… La finalité d'une connaissance est de servir, celle de l'amour est de se donner… La tache du disciple véritable, qui est devenu lumineux , est de rayonner la lumière. Qui n'est pas réceptif à la lumière, demeure dans les ténèbres et ne peut donc rayonner…

 

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