*L'évangile de Thomas dévoilé - Cinquième partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[Cinquième partie]

par Pierre Mestdagh


 

10

a dit jésus

j'ai jeté le feu sur le monde

et voici que je le préserve jusqu'à ce qu'il enflamme

Lc 12. 49-50

Voici une parole de Jésus qui pourrait bien être prophétique... Sans doute s'était-il rendu compte de la difficulté qu'éprouvaient ses disciples à accéder à une connaissance - symbolisée ici par le feu, qui jadis était également source de lumière - trop nouvelle et trop perturbante pour eux. Trop souvent une incompréhension était le sort réservé à ses paroles. L'embrasement, la prise de conscience qu'il espérait vivifier en eux, a du lui sembler bien illusoire… Son enseignement serait donc mis en veilleuse jusqu'au jour où l'humanité puisse en réanimer la flamme et en assumer la responsabilité.

La nouvelle apparition de cet évangile dans la seconde moitié du vingtième siècle ne serait donc pas le fait du hasard... Depuis quelques décennies en effet nous observons, dans une partie minoritaire bien sûr de l'humanité, de multiples indices qui révèlent une aspiration à une spiritualité nouvelle. Dans cette perspective cet évangile pourrait bien faire office de catalyseur dans un éveil spirituel de la conscience universelle…

11

a dit jésus

ce ciel passera et celui au-dessus passera

et ceux qui sont morts ne vivent pas

et les vivants ne mourront pas

les jours où vous mangiez ce qui est mort vous en faisiez du vivant

quand vous serez dans la lumière que ferez-vous (*)

le jour où vous étiez un vous avez fait le deux

mais étant deux que ferez-vous (*)

Mt 24, 34-36 - Mc 13, 30-32 - Lc 21,32-33

(*) Une touche interprétative consisterait à terminer la première ligne marquée par (*) par …! et la seconde par …?

Le processus biochimique, par lequel dans notre corps la matière morte se transforme en matière vivante, appartient à une loi absolue, qui conditionne la vie biologique. Passer, en conscience, de la mort à la vie constitue une naissance spirituelle, qui ne peut s'opérer que par une intégration de la lumière du supérieur dans l'inférieur. C'est la voie par laquelle dans chaque être peut se réaliser le retour à l'unité originelle. L'histoire biblique du péché originel symbolise la séparation, la dégradation du un vers le deux . Dans cette séparation réside notre mort spirituelle. L'image du semeur précise notre tâche : réaliser en nous-mêmes le retour à l'unité originelle. Ne serait-ce pas dans cette transformation que nous devons rechercher le sens véritable de la résurrection …? Bien avant la crucifixion dont il fut la victime, Jésus aurait donc réalisé en lui-même la résurrection…

Notons que, comme au logion 3, le ciel réfère à une réalité concrète et non pas à l'endroit où demeure le divin. Le ciel englobe cette vie terrestre, dans laquelle biologiquement nous sommes vivants mais spirituellement toujours morts… S'engager dans une voie de prise de conscience spirituelle signifie : reconnaître le lien qui nous unit à l'Être absolu et apprécier à sa juste valeur notre responsabilité qui en découle. Celui ou celle qui porte son regard vers cette source intérieure et reçoit sa lumière, peut se libérer de l'illusion de la valeur prétentieuse accordée au moi et accéder à la vie. Un ciel nouveau englobera sa vie. Car non plus la lueur d'une loi dualiste mais la lumière de l'unité illuminera la voie d'un vécu nouveau. Cette expérience sera pourtant elle aussi limitée par le temps. Car dans l'unité du biologique et du spirituel le biologique sera toujours temporel…

Celle ou celui qui demeure dans l'obscurité de la séparation, subit la loi de l'inférieur. Qui reçoit la lumière, reçoit la vie et ne goûtera pas la mort…

12

ont dit les disciples à jésus

nous savons que tu nous quitteras

qui sera notre guide

jésus leur dit

vu l'endroit où vous êtes vous irez vers jacques le juste

ce qui ressort du ciel et de la terre lui revient

 

La traduction de la dernière ligne pose quelques problèmes. Littéralement il en effet est écrit :

celui que le ciel et la terre ont été à cause de lui

Une traduction littérale n'a donc pas de sens. Ou bien nous avons à faire à une erreur de transcription ou bien s'agit-il ici d'une expression spécifique, qui ne peut être traduite littéralement.

Vraisemblablement les disciples ont appris de Jésus que sa présence parmi eux serait de courte durée. (*) En plus il est à déduire de ses paroles, qu'au moment où il leur donne cette réponse, il a renoncé à l'illusion de pouvoir les élever à un niveau de conscience digne de lui. La voie de recherche, qui aurait du être la leur - comme la nôtre d'ailleurs - n'a toujours pas abouti, car toujours ils témoignent du besoin d'un guide

Jacques est plus que probablement le frère de Jésus (voir Mt 13. 55 et Mc 6. 3), qui après la disparition de Jésus prit sur lui la responsabilité de la communauté primitive. Lui aussi sera d'ailleurs éliminé par les autorités juives. Il est appelé le juste . Il lui est donc accordé une connaissance des droits et devoirs nécessaires au maintient de l'harmonie dans le monde inférieur… car ciel et terre passeront. Quelque soit la valeur de son savoir, jamais pourtant il ne pourra apporter la lumière dont témoigne les paroles de Jésus. (voir logion 38)

(*) Dans la tradition chrétienne il est reconnu que la durée de la vie publique de Jésus aurait été de trois ans. Une estimation basée sur la présence dans l'évangile de Jean de trois Pacques. Cette représentation des faits serait, selon l'École biblique de Jérusalem, introduite dans la troisième rédaction de cet évangile. La deuxième rédaction aurait présenté la durée de sa vie publique en six semaines. Le temps écoulé entre chaque semaine reste toutefois une inconnue. Quoi qu'il en soit la durée de son témoignage - cette durée ne pourrait par ailleurs en altérer la valeur - aurait été bien plus courte qu'imaginée aujourd'hui. En outre il est peu probable que les autorités juives eussent toléré un témoignage aussi dérangeant durant trois années…

13

a dit jésus à ses disciples

comparez moi dites moi à qui je ressemble

simon pierre lui dit

tu ressembles à un ange juste

matthieu lui dit

tu ressembles à un philosophe sage

thomas lui dit

maître ma bouche n'acceptera d'aucune façon que je dise à qui tu ressembles

a dit jésus

je ne suis pas ton maître

car tu as bu et tu t'es enivré à la source jaillissante

que moi-même j'ai mesurée

et il le prit se retira et lui dit trois mots

lorsque thomas revint vers ses compagnons ils l'interrogèrent

que t'a dit jésus

thomas leur dit

si je vous disais une des paroles qu'il m'a dites

vous prendriez des pierres et les jetteriez contre moi

et un feu sortirait des pierres et elles vous brûleraient

 

Mt 16. 13-20 - Mc 8. 27-30 - Lc 9. 18-21

Le logion précédant situait le niveau des disciples. Ce sont toujours des soucis bien humains qui font l'objet de leurs préoccupations. Et parmi eux, celui d'être le plus méritant parmi les disciples. C'est également l'objet de la discussion dont témoignent Mc 9. 33-34 et Lc 9. 46. La question de Jésus ressemble à un test. Seul Thomas n'a pas de mots pour exprimer une comparaison. Pour ce dire il s'adresse à Jésus comme à un maître . S'en suit une réprimande de Jésus. Comment expliquer cette réaction ? Il est probable que Jésus reconnaît ici son disciple comme son égal. La tâche première de tous ceux ou celles, qui se sont reconnus comme enfants du Père le vivant, est de servir comme sert Jésus . Un serviteur n'est pas un maître… !

Quels pourraient bien être les trois mots qu'a dits Jésus à Thomas ? Peut-être était-ce : je suis toi ou tu es moi … Quoi qu'il en soit, Thomas était bien conscient que la reconnaissance qu'il reçut ne serait pas acceptée de bon cœur par ses confrères. Elle susciterait une jalousie qui engendrerait une réaction négative, voir agressive, dont ils seraient, selon la loi de karma , eux-mêmes les victimes.

 

14

leur dit jésus

si vous jeûnez vous engendrerez une faute

et si vous priez vous serez condamnés

et si vous donnez l'aumône vous ferez du mal à vos esprits

et si vous allez vers quelque pays que ce soit

et que vous parcourez des régions

si vous êtes accueillis mangez ce qui vous est présenté

soignez ceux qui sont malades

car ce qui rentrera dans votre bouche ne vous souillera pas

mais ce qui sortira de votre bouche cela vous souillera

Mt 10. 11-14 et 15. 11 - Mc 6.10-11 et 7. 15 - Lc 10. 5-11

Au logion 6 les disciples n'ont pas reçu de réponse concrète à leurs questions. Jésus les esquiva en disant : soyez sincères avec vous-mêmes dans vos paroles comme dans vos actes. Il est probable qu'ils aient insisté afin d'obtenir plus de clarté. Cette fois plus question d'esquives ! Les rites propres à la croyance juive ne sont pas compatibles avec sa conscience religieuse. Car quiconque a le désir de se rendre réceptif à l'inspiration du Père, n'a que faire de gestes rituels trompeurs ! Dans Mt 9. 14, Mc 2. 18 et Lc 5. 33 également Jésus se voit adressé le reproche que ses disciples ne respectent pas le jeun. (voir le logion 104) Plus remarquable toutefois est la phrase : si vous priez vous serez condamnés…

Une fois de plus nous sommes confrontés au nouveau dans son enseignement. Nous prions Dieu. Mais que signifie Dieu ? Que représente le Dieu des juifs, le Dieu de notre imagination et quelle est la réalité cachée dans l'image d'un père…? Voilà des questions provocantes pour chaque croyant ! Dans cet évangile la notion juive du Divin ne correspond pas à la réalité pour laquelle Jésus à recourt à l'image de l'union entre le père et de son fils… (voir le logion 15)

Communiquer avec une réalité imaginée appartient au monde de l'imagination et est donc trompeur. La communication qu'un juif croit avoir avec son Dieu au moyen de la prière n'est qu'imaginaire… La réalité, que Jésus nous présente par l'entremise de l'image d'un père, est une réalité absolue qui transcende donc les limites de l'état de conscience humain. Toute tentativede communication endéans cette conscience ne peut être qu'illusoire. (voir le logion 53)

Enfin Jésus nous rappelle notre devoir le plus élémentaire : servir. Celui ou celle qui demeure dans un juste état d'esprit n'a besoin ni de s'occuper de rites, ni de s'inquiéter d'une alimentation non appropriée. Il importe certes d'être attentif à une alimentation harmonieuse, afin de maintenir un juste équilibre biologique. Mais quiconque observe les règles d'une nutrition saine, tout en proclamant de fausses vérités, se souillera davantage que ne pourrait le faire une nourriture malpropre…

 

15

a dit jésus

lorsque vous verrez celui qui n'a pas été engendré de la femme

prosternez vous sur votre visage et glorifiez-le

celui-là est votre père

Il va de soi que le verbe voir ne réfère pas à une expérience sensorielle mais symbolise une vision intérieure, une prise de conscience. Non pas la glorification d'une réalité imaginaire doit être l'objet de notre préoccupation mais bien la juste appréciation de la réalité que Jésus nous propose par l'entremise de l'image d'un père. Cette réalité transcende le monde relatif, car : qui n'a pas été engendré de la femme… Elle est donc absolue et ne peut par conséquent être connue par l'homme… La prise de conscience d'un lien qui nous unit à une réalité absolue ne peut être confondue avec une connaissance de l'Être absolu en soi...

L'expérience de cette union intérieure représente pour Jésus une richesse illimitée. Cette richesse il désire la partager avec ses frères et sœurs. Mais leur état de conscience ne permet pas une communication directe. Pour témoigner de son expérience il est obligé de recourir à des images, pour lesquelles leur conscience est réceptive. Il visualise donc son union intérieure dans l'image du lien intime, qui unit le fils à son père.

Dans la culture juive le statut du père était nettement différent de ce qu'il représente aujourd'hui chez nous. Le père était non seulement le possesseur du bien familial, il était non seulement le procréateur biologique de ses enfants, il représentait surtout l'autorité qui dicte la loi, qui inspire et guide ses enfants. Sans son père le fils était désemparé… Cette image fait office de lien entre une réalité intérieure d'un ordre absolu et la conscience de ceux que Jésus tente d'instruire. Hélas, comme ce fut le cas pour l'histoire d'Adam et Ève au paradis terrestre, l'image du père ne fut pas perçue dans son sens symbolique mais reconnue comme une réalité. Lorsque Jésus parlait de son père en termes absolus, il ne pouvait s'agir que de Jaweh, le Dieu des juifs. Ainsi fut-il compris…

Pourtant, au chapitre 6 de l'évangile de Jean, Jésus précise clairement la distinction :

Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts… non pas Moïse vous a donné le pain du ciel mais mon Père vous donne le pain véritable… je suis le pain de la vie… si quelqu'un mange de ce pain il vivra pour toujours…

Dans Ex 16. 15b Moïse dit : «Ceci est le pain que Jaweh vous a donné à manger»… Non pas Moïse mais Jaweh a donné la manne dans le désert… ! La distinction entre Jaweh et le Père est donc évidente. Il ne s'agit ni du même pain ni du même boulanger… Mais cette distinction est pour le moins dérangeante pour les rédacteurs évangéliques. Pour la dissiper un des rédacteurs de Jean a donc eu une inspiration canonique en accordant la manne non pas à Jaweh mais à Moïse... L'identification du Père en tant que Jaweh était préservée ! La différence essentielle entre Jaweh et le Père est que Jaweh est un Dieu totalement séparé des hommes, tandis que l'image du père symbolise une réalité intérieure à laquelle tous nous sommes unis spirituellement .

La confrontation entre la vision nouvelle et les idées anciennes engendre inévitablement un conflit intérieur. À chacun et chacune de relever ce défi en toute sincérité avec soi-même. Remarquons quand même qu'à la fin du logion Jésus ne dit pas : celui-là est mon père , mais bien : celui-là est votre père … Dans son union spirituelle avec le Père il n'est donc pas le fils unique !

Ce qui, pour tout enfant du Père, constitue sa glorification , réside dans une humble reconnaissance de cette grande richesse, dans laquelle lui-même participe. La prise de conscience d'une participation dans la royauté du Père implique la reconnaissance à la fois d'une autorité absolue et d'une responsabilité personnelle au service de cette autorité. En cela réside le sens de l'offrande véritable : le serviteur élève le fruit de son service vers le Père donateur. Cet état d'esprit se doit d'être permanent et ne nécessite aucun acte rituel…

 

Sixième partie :: cliquez ici ::