*L'évangile de Thomas dévoilé - Quatrième partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[Quatrième partie]

par Pierre Mestdagh


6

ses disciples l'interrogèrent et lui dirent

veux-tu que nous jeûnions

et de quelle manière prierons-nous et donnerons-nous l'aumône

et qu'observerons-nous en matière de nourriture

a dit jésus

ne dites pas de mensonges

et ce que vous récusez ne le faites pas

car devant la face du ciel se dévoilent toutes choses

il n'y a rien en effet de caché qui n'apparaîtra

et rien de recouvert qui ne sera dévoilé

La croyance juive est le substrat religieux des disciples. Elle leur impose nombre de règles et de rites. La pratique de ceux-ci est la condition première pour espérer accéder un jour au royaume divin. La voie que Jésus nous propose est celle de la recherche personnelle et intérieure. Cette voie ne requiert ni rites, ni commandements. Celle ou celui, qui a pris conscience de la source et de sa loi, n'est plus concerné par des prescriptions humaines. L'inspiration en provenance de la source est un guide unique et infaillible. Mais l'homme qui s'engage dans cette voie reste lui aussi tributaire de ses faiblesses et de ses manquements. Son guide principal sera dès lors une sincérité , dans ses paroles comme dans ses actes. Celui qui accomplit des actions justes ici bas, agit en harmonie avec le monde créateur, celui d'en haut. Qui échoit dans l'erreur en subit la loi. Toutes choses - le bien comme le mal - se dévoileront - lui seront imputées - devant la face du ciel - ce qui veut dire : ici et maintenant. C'est cette loi qui, en Orient, est appelé la loi de karma . (voir le logion 58)

Des actes rituels, en tant que gestes symboliques, ne sont pas forcément dénués de tout sens, dans la mesure où ils peuvent servir à vivifier un juste état d'esprit dans notre conscience. Les rites juifs étaient toutefois perçus comme un moyen contraignant , afin de se certifier d'un accès au royaume. Cette conception n'est pas celle de Jésus ! Mais, et ceci est quand même remarquable, même la prière ne retient pas son attention…

7

a dit jésus

heureux est le lion que l'homme mangera

et le lion sera homme

et méprisable est l'homme que le lion mangera

et le lion sera homme

Émanant de la bouche de Jésus cette parole nous semble effarante… À maintes reprises elle fut utilisée pour attester du caractère extravagant de cet évangile. Nous convenons que l'interprétation n'en est pas évidente. Certains traducteurs, et non des moindres, se sont même permis de modifier la succession des mots et donc de changer le sens de la phrase, afin de parvenir à une interprétation valable à leurs yeux.

Le royaume n'est pas une réalité imaginaire qui ne serait accessible que dans l'au-delà, mais la finalité même de cette vie terrestre. Par rapport au vécu de cette vie alors et maintenant - vingt siècles d'évolution n'ont apparemment pas changé grand-chose - Jésus témoigne pourtant d'une lucidité étonnante.

Ce logion nous présente une double confrontation entre l'homme et le lion. Bien que l'issue en soit différente, la conclusion est la même : et le lion sera homme . Le lion, en tant que souverain dans le monde animal, peut être considéré comme le symbole du pouvoir dominateur dans ce monde inférieur, dans lequel l'homme vit biologiquement mais est toujours mort face aux valeurs supérieures. La finalité de la vie n'est pas de demeurer dans les ténèbres de la pauvreté, mais d'avoir pleinement accès aux possibilités qui nous sont déléguées. Pour réaliser cela l'homme doit diriger son attention vers la source qui délègue, vers le supérieur à l'intérieur de lui-même. S'il demeure séparé de cette source il reste dépendant du monde inférieur, là où le lion dicte sa loi. La loi du lion est celle du plus fort, qui incite continuellement l'homme à une confrontation avec les autres, le pousse à se prouver soi-même selon des règles conçues par lui-même.

Il nous arrive d'entendre la réflexion suivante : dans la vie il y a deux sortes d'hommes, les vainqueurs et les vaincus. Les vainqueurs sont ceux, qui dans leur lutte avec le lion ont triomphé. Ils ont réalisé leurs objectifs et demeurent dans l'illusion de posséder un pouvoir. Mais en réalité leur pouvoir est totalement dépendant des lois du lion, qui s'appellent dollar, euro ou tout simplement ivresse de pouvoir. En conséquence : heureux est le lion… Car celui qui possède un pouvoir est aussi devenu son esclave. Par l'entremise de l'homme le lion règnera : et le lion deviendra homme . Le puissant ne peut régner que par la grâce du lion. C'est la raison pour laquelle l'homme détenteur de pouvoir est le plus cruel parmi les animaux…

Les vaincus sont ceux qui, dans leur lutte avec le lion, se sont inclinés. Un sort bien moins enviable leur est réservé, car impuissants ils doivent subir la loi du lion. Une dépendance totale en est la conséquence. Conclusion : méprisable est l'homme , car du pouvoir du lion il est devenu la pâture. Comme l'animal dans la jungle ou la savane, son sort au quotidien ne sera plus de vivre mais de survivre. En lui aussi l'animal prévaudra : et le lion deviendra homme…

Quelle leçon est-elle à déduire de cette métaphore ? Bien que le territoire de l'homme soit également celui du lion, sa tâche est élevée au-dessus de toute confrontation avec le lion . Celui ou celle qui accepte le défi du pouvoir sera toujours perdant ! Car pouvoir fait partie du monde inférieur. Sa tentation n'a qu'un nom : orgueil . S'abstenir de toute implication dans les objectifs du lion est donc le message évident. Quiconque cherche à s'affirmer selon des lois d'un ordre inférieur et à devenir puissant, ignore la source même de son potentiel et s'engage dans une confrontation avec le lion. Qu'il triomphe ou qu'il s'incline, toujours l'inférieur - le lion - prendra possession de l'homme.

L'ambition est un stimulant naturel, qui nous aide à développer et à exprimer nos qualités et qui se concrétise dans d'une confrontation avec les autres. Ceci est le propre d'une période limitée de la vie. Toutefois, un éveil s'impose… Car lorsque nous avons pris conscience que toutes les facultés dont nous disposons ne nous appartiennent pas, mais sont mises à notre disposition par une source absolue, rien ne nous permet plus de réclamer pour nous-mêmes une quelconque position de pouvoir… (voir logia 81 et 101) Seule une reconnaissance s'impose. Notre tâche sera dès lors d'exprimer harmonieusement ce que nous recevons selon une loi qui ne nous appartient pas. Cette loi ne découle pas du monde inférieur mais d'une réalité supérieure.

L'interprétation que nous accordons à cette parole de Jésus corrobore le principe d' ahimsa dont a témoigné Gandhi et plus tard Martin Luther King. L'utilisation de la violence, aussi bien par le plus fort que par le plus faible, comme une expression de puissance ou d'impuissance, n'est jamais le bon choix… !

 

8

et il a dit

l'homme est semblable à un pêcheur avisé

qui avait jeté son filet à la mer

il le retira de la mer rempli de petits poissons

parmi eux le pêcheur avisé trouva un gros poisson excellent

il jeta tous les petits poissons dans la mer

sans peine il choisit le gros poisson

celui qui a des oreilles pour entendre qu'il entende

Mt 13. 47-50 : Encore le royaume des cieux est semblable à un filet jeté à la mer et qui rassemble toute sorte de choses. Une fois plein, l'ayant remonté sur le rivage et s'étant assis, ils ont recueilli les bonnes choses dans des paniers et ils ont jeté les mauvaises. Ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Les anges viendront et sépareront les mauvais des justes et les jetteront dans la fournaise du feu. Là il y aura des pleurs et des grincements de dents.

Comparer Thomas à Matthieu est plus relevant que cent commentaires… ! Il est probable que la présence de pêcheurs parmi les disciples ne soit pas étrangère à l'image choisie. Mieux que quiconque ils pouvaient apprécier la valeur du gros poisson excellent . L'homme est un pêcheur avisé , qui se donne la peine d'examiner attentivement sa prise. Ainsi il découvre le gros poisson.

Le message est évident : faites usage de votre intelligence, discernez le précieux, ne vous souciez pas de valeurs mineures… De ces valeurs-là nous sommes pourtant bien pourvus dans cette vie ! Nombreuses sont en effet les théories et idéologies de pseudo scientifiques ou de voyants illuminés. Développer une ouverture d'esprit est important. Mais tout aussi important est l'apport d'un sens critique, afin d'établir, suite à une expérience de vie, une juste échelle de valeurs. Ce qui est périssable ne peut avoir qu'une valeur périssable… La valeur unique et donc exceptionnelle, qui fait l'objet de notre recherche, n'appartient pas au monde de l'avoir mais à celui de l'être . Une valeur existentielle a une portée absolue, car issue de la source même de l'Être.

Parmi les nombreux poissons, que représente la découverte de Nag Hammadi, cet évangile pourrait lui aussi être considéré comme un gros poisson excellent

 

9

a dit jésus

voici que sortit le semeur

il remplit sa main et jeta

quelques graines en fait tombèrent sur le chemin

des oiseaux vinrent et les picorèrent

d'autres tombèrent sur la rocaille

et ne prirent racine dans la terre

et ne firent s'élever d'épis vers le ciel

et d'autres tombèrent sur les épines

elles étouffèrent la semence et le vers la mangea

et d'autres tombèrent sur la bonne terre

et elle donna un fruit excellent vers le ciel

il vint soixante par mesure et cent vingt par mesure

Mt 13. 1-9 - Mc 4. 1-9 - Lc 8. 4-8

Ce logion témoigne d'une qualité exceptionnelle dans la parole de Jésus : celle de saisir à la fois et la voie et la finalité de la vie dans une image simple, compréhensible pour tous. Dans les trois évangiles synoptiques il s'agit du premier de ses paraboles. Celle ou celui qui en a saisi la signification profonde, a également perçu l'essentiel de son enseignement. La simplicité de l'image n'est pourtant pas une garantie pour une compréhension unanime…

En effet, dans les évangiles synoptiques ce parabole est suivi d'une interprétation, que Jésus aurait donnée, quant aux graines qui ne sont pas tombées sur la bonne terre. Cette interprétation ne fait toutefois pas l'unanimité parmi les trois évangélistes… Raison pour laquelle les auteurs du «Synopse des quatre Évangiles» de l'École biblique de Jérusalem concluent à un ajout non pas de Jésus mais de la communauté ecclésiastique primitive. En plus il s'agit là de ce qui, dans le logion précédant, nous est présenté comme de petits poissons : des graines qui n'ont pas réalisé leur finalité… Autre question, qui depuis des siècles a fait l'objet de maintes discussions, concerne l'origine des nombreux fruits : sont-ils produits par la semence ou par la bonne terre… ? À la lumière de cet évangile cette discussion aussi s'avère stérile…

Comme ce n'est ni le spermatozoïde masculin, ni l'ovule féminin qui est à l'origine de la vie biologique, mais l'unité nouvelle issue de leur union, de la même manière ce n'est ni la semence, ni la bonne terre qui produit les fruits, mais l'unité nouvelle engendrée par leur union !

La question essentielle qui nous concerne tous est celle-ci : comment l'homme peut-il réaliser la finalité de sa vie, qui est de produire de nombreux fruits dont il peut lui-même bénéficier ? Avant d'être semence la graine fut elle-même le fruit issu d'une plante portée par la bonne terre. Pour réaliser sa finalité la graine doit retourner à l'endroit où fut son propre commencement . (voir le logion 18) Aussi longtemps que la graine reste graine elle ne pourra réaliser sa finalité, qui est de servir comme semence. Quand, dans l'union avec la bonne terre, elle se libère de son enveloppe extérieur et cesse donc d'être graine , alors elle servira l'évolution de la vie en produisant de nombreux fruits. Voilà sa finalité.

Comme la nature nous en donne l'exemple, le nouveau ne peut se manifester dans l'homme que par un démantèlement de l'ancien… Le détachement de l'ancien est la condition première pour que, dans l'union avec l'endroit où est le commencement, le lieu de la vie où demeure toujours l'enfant de sept jours, puisse s'épanouir la vie nouvelle. Aucune raison de regretter l'ancien… Dans une prise de conscience de l'ancien, de l'orgueil qui est nôtre, des idées prétentieuses dont nous nous sommes parés, d'une prétendue connaissance du divin, réside ici et maintenant la condition pour une naissance nouvelle…

Comme le nirvana pour le Bouddha, l'intégration dans la royauté du Père est pour Jésus une réalité à réaliser dans cette vie. Dans cette conception des paroles de Jésus, de l'importance qu'il donne à la notion d' unité , est valorisée la parole rapportée par Jean : afin que tous soient un, comme vous Père en moi et moi en vous… afin qu'ils soient parfaits dans le un…

 

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