*L'évangile de Thomas dévoilé - Troisième partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[Troisième partie]

par Pierre Mestdagh



L'évangile selon Thomas

 

celles-ci sont les paroles cachées

que jésus le vivant a dites

et qu'a écrites didyme judas thomas

L'envoi de cet évangile nous en révèle l'auteur : Didyme Judas Thomas. Didyme signifie jumeaux en grec. Judas était un prénom fort commun à l'époque. Thomas signifie également jumeaux, mais en araméen cette fois. Ce double dénominatif réfère vraisemblablement au lien spirituel unissant Jésus à son disciple. Chaque disciple sera pareil à son maître est une parole de Jésus dans l'évangile de Luc. (Lc 6. 40) Thomas nous est surtout connu par l'évangile de Jean. Le dénominatif Didyme lui est accordé dans Jn 11. 16 et 21. 2. Dans Jn 14. 22 il est tout simplement appelé Judas. Le nom Judas Thomas revient également dans diverses variantes de l'évangile de Jean.

Le sens de paroles cachées peut prêter à discussion. Comme la connaissance, dont témoigne Jésus, est d'un ordre spirituel et donc difficilement communicable, il fait souvent appel à un langage imagé : sa connaissance est cachée dans l'image. À chaque auditeur ou auditrice d'en dévoiler le contenu. Voilà le sens probable de paroles cachées. Au début de l'ère chrétienne circulaient toutefois un grand nombre d'écrits, qui ne reflétaient pas ce qui aujourd'hui est considérée comme la doctrine véritable. Ces écrits sont appelés apocryphes, en provenance du mot grec apocruphos, utilisé ici, et signifiant secret ou caché. Une traduction par paroles secrètes nous semble toutefois moins indiquée. On pourrait en effet en déduire que le message de Jésus est ésotérique et qu'il ne s'adresse qu'à des personnes initiées. Son enseignement est par contre universel et destiné à chacun de nous.

Jésus est appelé le vivant. Dans cet évangile le sens de vie et de mort est différent de leur sens biologique. La prise de conscience d'un lien unissant l'inférieur - le biologique - au supérieur - le spirituel - donne à cette vie une dimension absolue. Celui ou celle, qui a accédé à cet état de conscience, est devenu vivant . C'est la qualité dont témoigne Jésus.

 

1

et il a dit

celui qui découvrira l'interprétation de ces paroles

ne goûtera pas la mort

 

Jn 8. 51-52 : En vérité je vous dis : si quelqu'un garde ma parole… jamais il ne goûtera la mort.

Une juste appréciation de la connaissance cachée dans les paroles de Jésus donne donc accès à la vie véritable. La qualité de toute interprétation est directement dépendante de la conscience individuelle. C'est la raison pour laquelle une interprétation ne pourra jamais être imposée à autrui comme une vérité. Ceci implique également qu'une interprétation sera toujours personnelle et évoluant en fonction de l'évolution de la conscience individuelle. L'accès au contenu de son enseignement nécessitera donc temps et patience…

L'expression ne goûtera pas la mort semble étrange, mais est également présente dans les évangiles canoniques. Notez en passant la subtile différence entre découvrir et garder la parole… Celui ou celle qui découvrira le contenu véritable des paroles cachées, qui recevra donc sa connaissance, vivra. La mort est absence de vie, comme l'obscurité est absence de lumière, comme l'ignorance est absence de connaissance. Dans le milieu gnostique la connaissance appelée gnose est associée directement à la notion de vie. Accéder à la gnose est la condition première pour avoir accès à la vie véritable. La mort physique, toujours présente comme l'aboutissement de la vie biologique, ne gênera toutefois pas celui ou celle qui a retrouvé son port d'attache absolu…

 

2

a dit jésus

celui qui cherche qu'il ne cesse de chercher jusqu'à ce qu'il trouve

et quand il aura trouvé il sera bouleversé

et s'il est bouleversé il sera émerveillé

et il sera roi sur le tout

Quiconque désire accéder à la connaissance de sa parole, se trouve donc dans l'obligation de s'engager dans la voie d'une recherche personnelle. Ceci constitue un défi, qui remet en question des idées ou des convictions reçues, dans lequel est relativisée l'importance du moi à la lumière d'une connaissance nouvelle. Cette démarche mène à une expérience dérangeante, car elle concerne la pierre d'angle de nos «certitudes» religieuses. Qui s'ouvre au nouveau se pose, comme Jésus, en conflit par rapport à l'ancien. S'en suit un bouleversement évident… Mais celui ou celle qui, en toute sincérité avec soi-même, parvient à résoudre cette situation conflictuelle, accèdera finalement à un état d'émerveillement, qui réside dans la prise de conscience de sa participation responsable dans la royauté du Père.

Jadis la dignité royale était associée aux notions d' autorité et de responsabilité . Plus tard cette conception évoluera vers des valeurs tels que règne et pouvoir . Pour cette raison nous considérons la traduction : et il règnera sur le tout comme inopportune, vu l'association qui y est faite avec la notion de pouvoir. (voir les logia 81 et 110)

3

a dit jésus

s'ils vous disent ceux qui vous attirent

voici le royaume est dans le ciel

alors les oiseaux du ciel vous devanceront

s'ils vous disent il est dans la mer

alors les poissons vous devanceront

mais le royaume est à l'intérieur de vous

et il est l'extérieur de vous

quand vous aurez reconnu vous-mêmes alors vous serez reconnus

et vous saurez que vous êtes les enfants du père le vivant

si en revanche vous ne vous reconnaissez pas

alors vous êtes dans une pauvreté

et vous êtes la pauvreté

Lc 17. 21 : …on ne dira pas : voici il est ici ou voilà il est là, car le royaume de Dieu est au-dedans de vous. (en grec : entos ùmôn estin )

Ici commence la confrontation avec la connaissance nouvelle. Se rendre dépendant d'un savoir d'autrui n'est pas le bon cheminement ! La voie est celle de la connaissance de soi… Il ne s'agit toutefois pas de savoir «qui suis-je ?» dans le sens de : quelle est ma personnalité, en quoi je me distingue des autres ?  La question est plutôt : qui suis-je, être humain sur cette terre, quelle est ma tâche, quelle est ma finalité… ? Quel est le sens de la merveille biologique appelée homme… ?

L'avènement du royaume est un vieux rêve du peuple d'Israël. Pour le juif Paul ce rêve était si intense et sa réalisation si proche, qu'il conseilla aux hommes de Corinthe une abstention sexuelle… Ceci leur serait sûrement bénéfique le jour tout proche du jugement dernier… (1Cor 7. 29) Moyennant une adaptation progressive et nonobstant la parole de Jésus rapportée par Luc, ce rêve de l'avènement du royaume fait aujourd'hui toujours partie d'une expectative, reportée il est vrai vers l'au-delà. L'influence de Paul fut de toute évidence plus déterminante que celle de Jésus…

En dévoilant que la réalité représentée par le royaume est aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de soi, Jésus précise qu'il s'agit bien d'une réalité présente dans cette vie terrestre. En effet, comme la nature toute entière, chaque cellule de notre corps est à l'écoute d'une loi absolue. La prise de conscience de cette unité implique la reconnaissance d'une source de vie à l'intérieur de soi. Quiconque la reconnaîtra, sera reconnu… La reconnaissance d'une source intérieure engendre donc une reconnaissance par la source elle-même. Par elle nous serons reconnus et recevrons la lumière dans laquelle seront dissipées les ténèbres de notre ignorance. Si nous ne la reconnaissons pas, nous demeurons dans une pauvreté . C'est l'état dans lequel Jésus a retrouvé les siens, l'état qui est toujours le nôtre… (voir logion 28)

Afin de préciser le caractère intime du lien qui le relie à sa source de vie intérieure et absolue, Jésus utilise l'image du lien unissant le fils à son père. (voir logion 15) Mais ce lien n'est pas une exclusivité qui ne reviendrait qu'à lui ! Unis dans une même union spirituelle , nous sommes tous et toutes enfants du père le vivant.

Notons également que, dans cet évangile, le ciel n'appartient pas au domaine du divin mais que, comme la mer , il fait partie de la création relative. Il n'empêche que, comme toute image relative, le ciel peut aussi être utilisé dans un sens symbolique pour le «supérieur».

 

4

a dit jésus

dans ses jours l'homme âgé n'hésitera pas

à interroger un petit enfant de sept jours

au sujet du lieu de la vie

et il vivra

car beaucoup de premiers se feront derniers

et ils seront un

concernant « premiers et derniers » : Mt 10. 30 - Mc 10. 31 - Lc 13. 30

De cette parole de Jésus seule l'avant dernière ligne a survécu dans les évangiles canoniques, dans le désordre il est vrai… C'est une rencontre insolite qui nous est présenté dans ce logion. L'homme âgé a vécu une vie entière, l'enfant sept jours seulement. Il va de soi que le chiffre sept, symbolisant le parfait, n'est pas choisi par hasard… Le petit enfant vit insouciamment, inconscient encore de son moi, toujours uni dans la pureté de l'harmonie de sa source de vie. Et pourtant il est le catalyseur, qui touche à tel point la conscience de l'homme âgé, que celui-ci se réalise soudainement le lien qui, comme l'enfant, l'unit à l'Être absolu.

Lui aussi fut un jour un enfant de sept jours, tout pur encore, libéré de toute contrainte exigeante de son moi dominant. Aujourd'hui il a vécu sa vie, terminé son combat avec soi-même et les autres et il se réalise que le crépuscule est proche… Une réflexion rétrospective s'impose à lui. Sa vie fut vécue au sein d'une communauté croyante. Comme les autres il avait respecté les règles religieuses qui lui avaient été inculquées. Pourtant, il ne pouvait se souvenir de quelque influence divine concrète durant sa vie. Au sein sa communauté la vie n'était pas vraiment devenue meilleure. L'importance du moi individuel avait, en fait, toujours pris le pas sur la présence du grand protecteur d'en haut. Bien sûr il avait pris conscience que toutes les possibilités dont il disposait provenaient de Dieu, mais, comme les autres, il s'était toujours accordé à lui-même les mérites de ses acquits… Et de ses acquits il devrait bientôt se séparer…

Était-ce bien en accord avec la volonté divine que de s'acquérir pour lui-même des biens dont il devrait bientôt se séparer…? Était-ce bien là le plan que Dieu avait eu avec lui ? En considérant son moi comme son maître, ne s'était-il pas trompé de maître, ne s'était-il isolé de son véritable Seigneur, qui lui avait tout donné… ?

Peut-être étaient-ce de telles pensées qui troublaient la conscience de l'homme âgé… Vint le moment de la rencontre… Comme illuminé par une inspiration soudaine il se réalisa que lui, le premier, car né le premier, était uni à l'enfant, le petit dernier, dans une même union avec une même source de vie. Car le lieu de la vie , le lieu où l'enfant demeurait toujours, celui de l'unité , représentait pour lui aussi l'unique état de conscience, dans lequel il pouvait réaliser sa véritable tâche de serviteur…

 

5

a dit jésus

connais ce qui est devant ton visage

et ce qui t'est caché se dévoilera

car il n'y a rien de caché qui n'apparaîtra

Mc 4. 22 - Mt 10. 26 - Lc 8. 17 et 12. 2

Ce logion nous invite à porter une attention particulière à ce qui est devant notre visage . Il s'agit donc de la connaissance de l'aspect extérieur du royaume : la nature et ses lois, le domaine de la science. Par la voie scientifique aussi nous pouvons prendre conscience de la richesse présente dans le vide absolu, source de toute vie relative. L'homme moderne s'est donné les moyens pour pénétrer les lois de la nature, pour sonder la physiologie et le psychisme de l'homme, pour évaluer le subtil équilibre naturel. Par des moyens audiovisuels nous avons aujourd'hui le privilège d'apprécier le merveilleux naturel. Qu'il s'agisse du monde minéral, végétal ou animal, à chaque fois nous sommes en émerveillement devant un processus de vie, guidé par une loi, qui ne peut être d'origine humaine. Et pourtant, malgré que l'homme lui-même est l'expression suprême de cette loi, lui et lui seul est capable d'en perturber l'évolution, aussi bien à l'intérieur de lui-même qu'à l'extérieur… La vie ne peut pourtant lui révéler sa plénitude qu'à la condition qu'elle soit intégrée dans cette loi universelle d'harmonie.

De ce logion peut également être déduit ce message particulier : que toute connaissance scientifique exacte ne pourrait s'opposer à une juste appréciation religieuse…

 

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