*L'évangile de Thomas dévoilé - Vingt-troisième partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[vingt-troisième partie]

par Pierre Mestdagh


 

112

a dit jésus

malheur à la chair celle qui dépend du moi intérieur (psychè)

malheur au moi intérieur celui qui dépend de la chair

Une fois de plus sont fustigées dans ce logion les conséquences de la dépendance . Dans l'introduction ( voir traduire est trahir… ) nous avons tenté de distinguer les notions de soma (corps), sarks (l'être de chair et de sang) et psychè (le moi intérieur). Ces notions étaient déjà présentes dans les logia 29 et 87. L'homme de chair et de sang est une combinaison de soma et psychè . Dans cette relation un rôle prépondérant est dévolu au psychè , aussi bien dans son aspect conscient que subconscient. Car le psychique détermine l'image de notre ego.

Dans la sensibilité du psychè face à tant d'influences extérieures, qui peuvent en perturber l'harmonie, réside aussi notre vulnérabilité. D'une part le psychè est tributaire des actions du sarks , qui peuvent troubler son harmonie. D'autre part la disharmonie, présente dans le psychè , aura toujours une influence perturbante sur le choix de nos actions. Voilà le cercle vicieux qui inlassablement tient en mouvement la roue de samsara  : toute action est la conséquence d'une action précédente et la cause d'une suivante… Pourtant, ce cercle vicieux peu être rompu. Le moyen pour y parvenir est la circoncision en esprit , dont il est question au logion 53. Notre esprit doit se détacher , afin de s'immerger dans la non-activité, dans le silence du vide intérieur. La porte de notre chambre intérieure doit, de temps en temps, se fermer…

Dans la pureté originelle, dans laquelle réside toujours l'enfant de sept jours, dans l'unité qui unit l'inférieur au supérieur, chaque cellule de notre corps est unie harmonieusement à toutes les autres. Où règne l'harmonie il ne peut y avoir de dépendance ! La dépendance appartient à l'inférieur. Dans le dualisme, dans lequel nous percevons toute manifestation relative, nous discernons des valeurs différentes. Certaines choses sont plus importantes que d'autres. Dans l'unité originelle cette distinction n'est pas de mise… ! La bonne terre n'est pas plus importante que la semence, le spermatozoïde mâle pas plus important que l'ovule femelle, l'homme pas plus important que la femme… Seule leur union harmonieuse a une valeur réelle…

Avoir et dépendance appartiennent à l'ancien, être dans l'harmonie de l'unité au nouveau ! Pour la lumière du nouveau notre œil est encore trop faible, notre conscience trop aveugle… En cela réside la difficulté que nous éprouvons à accéder à la gnose de Jésus. Cette difficulté engendre la tentation de retenir surtout la dernière ligne de ce logion, qui, isolée de la première, pourrait illustrer un dualisme existant entre «l'esprit» et «le corps». Mais il s'agit de psychè et non de pneuma . En plus, il n'y a pas que la dernière ligne…

 

113

ses disciples lui dirent

quel jour le royaume viendra-t-il

sa venue ne s'observera pas

on ne dira pas il est par ici ou le voilà

mais le royaume du père s'étend sur la terre

et les hommes ne le voient pas

Lc 17. 20-21 : le royaume de Dieu ne se laisse pas épier, ni on ne dira le voici ou il est là

car le royaume de Dieu est au-dedans de vous.

La question des disciples nous rappelle une fois de plus combien est tenace leur attachement à l'ancien. Se détacher de l'ancien est pourtant la condition première pour que le nouveau puisse s'épanouir. Au début de cet évangile, au logion 3, Jésus précisa sa conception du royaume : il est l'intérieur de vous et il est l'extérieur de vous… Au logion 51 il tint ce propos : ce que vous attendez est venu mais vous ne le reconnaissez pas. Dans ce logion il confirme que le royaume n'est pas le happening tant attendu par Paul et les juifs, mais une réalité qui s'étend sur la terre . Sur terre la royauté du Père est établie… Cette réalité ne peut toutefois être perçue par les hommes à la condition que leur aptitude à percevoir se transforme, que leur conception du royaume se modifie .

Il va de soi que le verbe voir ne réfère pas à une expérience sensorielle mais symbolise un acquit de connaissance. Le manque, qui nous accable aujourd'hui, concerne aussi bien une juste connaissance de soi qu'une appréciation exacte de la loi, qui gère la création entière comme elle gère notre propre physiologie. La conception d'unité, dans laquelle chaque être est uni à cette loi, ne fait plus partie de notre conscience. Une juste connaissance de soi peut à nouveau nous la révéler.

Tout ce qui s'exprime sur terre, chaque cellule végétale ou animale, chaque cellule de notre propre corps aussi est spontanément à l'écoute d'une loi d'harmonie, la parole du Père dans la création. À l'homme est toutefois déléguée la liberté d'écouter ses propres désirs, de déterminer des choix personnels. Cette liberté l'élève bien sur au-dessus de toute autre espèce dans la création, mais comporte également une responsabilité impressionnante. Comme la nature toute entière témoigne d'une intégration du supérieur dans l'inférieur, la tâche de l'homme consistera donc à réaliser l'intégration de cette unité dans sa propre conscience. Dans la prise de conscience de son intégration dans la royauté du Père, ici et maintenant, réside pour lui sa responsabilité au service de Son autorité.

Parce que l'homme ne voit ni n'écoute, il est devenu aveugle et sourd… La lumière intérieure n'illumine plus sa conscience. Dans les ténèbres de son ignorance son intelligence ne lui est plus d'aucun secours. Il s'est enivré dans son propre savoir et pouvoir… Voilà le constat désolant que fait Jésus… De cette pénible réalité le dernier logion de cet évangile est illustration navrante...

 

114

simon pierre leur dit

que mariam sorte de chez nous

car les femmes ne sont pas dignes de la vie

a dit jésus

voici que je l'attirerai afin qu'elle devienne mâle

pour qu'elle aussi soit un esprit vivant

semblable à vous mâles

car toute femme qui se fera mâle

entrera dans le royaume des cieux

Le dernier logion de cet évangile remarquable témoigne d'un anti-climax dégrisant ! Il nous rejette dans une réalité ô combien humaine, qui de toute évidence est peu réceptive à la parole de Jésus.

Les évangiles canoniques nous proposent eux aussi une image du caractère impulsif de Simon Pierre. La grossièreté de sa remarque ne laisse planer aucun doute quant à la place de la femme dans la culture religieuse juive. De cet état d'esprit Paul témoigna lui aussi sans aucune ambiguïté. Pour Paul, l'homme qui en paroles exaltantes chanta pourtant l'amour, Jésus fut en effet tellement plus important en tant que «Christ crucifié et ressuscité», que comme l'homme qui reconnut dans chaque être, homme ou femme, son égal. L'état d'esprit juif, dont témoignèrent Pierre et Paul, fustigea hélas bien davantage le christianisme que ne le fit celui de Jésus.

Face à leur sentiment de supériorité, l'attitude de Jésus a du être ressentie comme une atteinte à leur honorabilité masculine. Ici Simon Pierre n'accepte pas qu'une femme demeure parmi eux . Dans l'ancien - toujours présent hélas, et malgré la qualification de «catholique» - la religion était en effet considérée comme un territoire uniquement réservé à la gente masculine…

Afin de spécifier son union spirituelle, l'unité dans laquelle la vie peut nous révéler sa richesse totale, Jésus fait dans cet évangile appel à l'image de l'unité du masculin et du féminin. Le même symbolisme est à l'honneur dans l'image du mariage et dans celle de la chambre nuptiale. Il est donc compréhensible que ces images furent la cause d'une certaine commotion parmi les disciples. En plus, la relation particulière qui unissait Jésus et Mariam - Marie Madeleine, à qui Jean reconnut le privilège d'être la première à reconnaître le Jésus ressuscité - ne fut pas toujours acceptée de bon cœur par ses disciples.

Dans ce logion la métaphore utilisée par Jésus a subi une transformation remarquable ! L'image de l'unité du masculin et du féminin dégénère en effet en une mutation nécessaire de la féminité, qui se ferait mâle… Il est évident que les paroles, mises ici dans la bouche de Jésus, ne pourrait en aucun cas lui être attribuées ! La nécessité d'une telle mutation serait en outre un blâme au Créateur… Le fruit de l'unité du masculin et du féminin, symbolisé dans le mariage, est l'ovule fécondé, comme le germe est le fruit de l'unité de la graine et de la bonne terre…

Comment le symbolisme dans une image peut-il être reconnu si l'image elle-même n'est pas acceptée… ? La manipulation, qu'a subie l'image dans ce logion, ne pourrait se concevoir que dans la plume d'un transcripteur qui, imbu de son orgueil masculin, ne pouvait accepter - comme ne pouvait le faire Simon Pierre - l'égalité de l'homme et de la femme comme symbole de l'unité. Simon Pierre et ses conjoints peuvent pourtant en appeler à quelque mansuétude… En effet, le décryptage du symbolisme dans la métaphore de l'unité du masculin et du féminin, de l'époux et de l'épouse, comme dans celle du mariage et de la chambre nuptiale, la transposition d'une union biologique vers une union spirituelle, se sont avérés être un défi insurmontable pour vingt siècles de théologie chrétienne… Ni la signification radicale de l'unité, ni les nombreuses images référant à elle, n'ont pu effleurer la conscience de ceux qui se sont présentés comme les héritiers des disciples. De même que ceux-ci croyaient devoir redevenir petits pour avoir accès au royaume, ainsi leurs héritiers semblent toujours croire que la vie nous est transmise par une cigogne ou par un chou-fleur et non pas par l'unité de papa et maman… L'épouvante paulinienne face à la sexualité - domaine de la chair et du sang - a, en outre, laissé des traces plus que pénibles dans l'éducation chrétienne…

L'aspiration de Jésus à une élévation de la conscience humaine à une vision d'unité - et non pas de séparation - de l'inférieur et du supérieur, du naturel et du surnaturel, fut sans doute trop perturbante pour être acceptable. Ce dernier logion nous confirme combien il était difficile pour les hommes de se défaire de leurs prérogatives et, par une juste perception des images, d'être réceptifs à une vision nouvelle. Jadis cette démarche représentait pour eux - comme elle représente aujourd'hui toujours pour une grande majorité d'entre nous - un engagement trop révolutionnaire. Peu nombreux furent ceux ou celles en qui s'est opérée une metanoia , ce bouleversement mental libérateur et nécessaire proposé par Jésus.

Parmi eux : Marie Madeleine et Judas Thomas …

 

l'auteur

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