*L'évangile de Thomas dévoilé - Vingt-et-unième partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[vingt-et-unième partie]

par Pierre Mestdagh


 

104

ils lui dirent

viens prions aujourd'hui et jeûnons

a dit jésus

quelle est donc la faute que j'ai commise

ou en quoi ai-je failli

mais quand le marié aura quitté la chambre nuptiale

alors qu'on jeûne et qu'on prie

Mt 9. 14-15 - Mc 2. 18-20 - Lc 5. 33-35

Après l'image de l'enfant de sept jours et celle de la graine, l'image aussi de la levure et du joug, l'image surtout de l'union du fils et de son père, voici la dernière métaphore par laquelle l'idée centrale de cet évangile - l'unité - est visualisée.

La spécificité de la chambre nuptiale ne dure qu'une nuit… la nuit où se réalise entre l'homme et la femme l'unité qui engendre la vie nouvelle . C'est également le lieu où demeure l'enfant de sept jours, où la graine retrouve la bonne terre, où est la source elle-même… L'ovule fécondé, le fruit de l'unité du masculin et du féminin, de l'époux et de l'épouse, est le germe de la vie nouvelle, qui s'est défait de l'ancien. L'ancien est séparation , isolement, mort … Combien est vaine l'ovule qui ne fut pas fécondé… vaine la semence qui ne féconda point…

Le nouveau ne peut être jugé par des valeurs de l'ancien ! La vérité nouvelle est absence de vérités, la voie nouvelle absence de voie, que cheminement… Dans le nouveau point de voile pour cacher notre nudité… point de mérites personnels pour nous enorgueillir… Mais la vie nouvelle ne peut révéler sa richesse que si elle est fondée non dans la séparation mais dans l'unité en sa source, qui est Être absolu. Celle ou celui dont la conscience est établie dans cette unité n'a que faire du jeun, de la prière ou de la méditation… Seulement, quand l'unité est rompue, quand le marié a quitté la chambre nuptiale et que séparation est devenue réalité, alors peut être fait appel au jeun et à la prière, afin de rétablir le un là où est venu le deux , la séparation…

 

105

a dit jésus

celui qui connaîtra le père et la mère

sera-t-il appelé fils de pute

Comme aux logia 24 et 71 nous sommes à nouveau quelque peu gênés par un manque d'information. Dans quelle circonstance cette parole fut-elle dite ? Pourquoi Jésus utilise-t-il un gros mot ? Ses disciples ou lui-même furent-ils injuriés de cette manière… ?

Un fils de pute ne peut faire partie de la société, car il ne connaît pas son père. La conséquence de son ignorance est conflit social, répudiation. Nombreux pourtant sont ceux qui connaissent leur père, mais pas leur véritable Père ou Mère… Celui qui sera parvenu à une juste connaissance, qui aura reconnu son Père ou sa Mère véritable, ne pourrait être appelé fils de pute  ! Car dans cette connaissance est dissoute toute ignorance …

Comme au logion 101, la mention de la mère est remarquable. Dans la culture religieuse juive la femme était en effet totalement subordonnée à l'homme. Cette discrimination ne fait pas partie de la gnose de Jésus ! La différence avec l'état d'esprit de Paul est cuisante… Pourquoi l'Église a-t-elle suivi davantage l'exemple de Paul que celui de Jésus… ? La vénération particulière, dont la mère biologique de Jésus est devenu l'objet quelques siècles plus tard, témoigne d'une compensation exaltante pour le manque de féminité toujours présent dans une l'Église, qui jadis s'est appelée catholique... Une universalité qui concernait surtout, et à l'encontre de l'état d'esprit de Jésus, la gente masculine de l'univers… (voir le logion 114…)

 

106

a dit jésus

quand vous aurez fait le deux un

vous serez fils de l'homme

et si vous dites montagne éloigne-toi elle s'éloignera

Ce logion est une variante plus explicite du logion 48. Dans sa simplicité la limpidité en est étonnante ! Celui ou celle qui a parcouru le cheminement du monachos , qui en conscience a réalisé l'unité , a reconnu sa véritable nature : celle du fils ou de la fille du Père ou de la Mère. Ce cheminement est le défi du nouveau que personnifie Jésus. À cette invitation il joint en plus la promesse de possibilités insoupçonnées : aucun obstacle ne vous gênera plus…

Une fois de plus apparaît ici que le dénominatif fils de l'homme ne concerne pas que Jésus… Car potentiellement chaque être est fils ou fille de l'homme, car enfant du Père le vivant .

 

107

a dit jésus

le royaume est comparable à un berger

qui possédait cent moutons

l'un d'entre eux le plus grand s'égara

il laissa les quatre-vingt-dix-neuf

et chercha après lui seul jusqu'à ce qu'il l'eût retrouvé

comme il s'était donné de la peine il dit au mouton

je te veux plus que les quatre-vingt-dix-neuf

Mt 18. 12-14 - Lc 15. 1-7

Le sens de l'image, que nous présente ce logion, est à rapprocher de celui du pêcheur avisé au logion 8 ou du marchand sage au logion 76. La femme portant une cruche - logion 97 - ne pouvait être peinée, car elle n'était pas consciente de ce qu'elle perdait. En plus la valeur en était banale. Le manque de quelque chose d'important - il s'agit ici du mouton le plus grand - en révèle la valeur. La joie d'une retrouvaille se mesure à la peine qu'on s'est donné pour retrouver l'égaré ! Il n'est pourtant pas évident de se séparer de ce qui, au regard des autres, nous certifie une importance certaine - et des fois il peut s'agir d'un troupeau entier - dans l'espoir de découvrir l'unique , le plus précieux…

En un certain sens les trois logia se complètent. Ce qui fut pris à l'enfant de sept jours, il pourra le retrouvé grâce au discernement du pêcheur avisé, à la sagesse du marchand et à l'engagement du berger responsable.

 

108

a dit jésus

celui qui boit de ma bouche sera comme moi

moi-même je serai lui

et ce qui est caché lui sera révélé

La réalité biologique nous apprend que chaque être est unique, que tous et toutes nous sommes différents les uns des autres. Comment Jésus peut-il reconnaître en quelqu'autre son égal… ? Parce que sa connaissance transcende la réalité biologique. Sa perception du réel concerne l'Être absolu, qui est la source même de toute vie relative. Dans la prise de conscience d'un lien, l'unissant à cette source, réside sa connaissance. Cette connaissance sert non pas à savoir mais à être…

Celui qui boira l'eau que je lui donnerai deviendra source lui-même… dit Jésus dans l'évangile de Jean. C'est l'instant où, en conscience, le disciple est unifié à lui. La réceptivité du disciple est la condition essentielle pour accéder à l'état de conscience de Jésus. Cette réceptivité concerne directement le vide intérieur . Tel que l'eau de la source, la gnose s'écoule du vide, qui est aussi le substrat de la conscience. Si Jésus se donne tant de peine pour communiquer sa connaissance à d'autres, il le fait parce qu'il a pleine conscience que personne n'est différent de lui dans son unité avec le Père .

Le piège dont nous, en tant que chrétiens, avons été les victimes est précisément la reconnaissance de Jésus comme l'unique fils du Père . Tous et toutes nous sommes fils et filles de l'homme … Être comme lui, accéder à son état de conscience, voilà le défi du nouveau ! Dans Jn 6. 56 Jésus exprime cela dans une parole déroutante : celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui . Ces paroles résonnent comme un cri du cœur, comme une image extrême par laquelle il tente de nous dire que chaque être peut être comme lui, peut devenir sa chair et son sang… Hélas, dans cette image ne fut pas reconnu Jésus le vivant , l'homme de chair et de sang, celui qui est serviteur parce qu'il est vivant … Car c'est précisément cette présence-là que Paul refusa de reconnaître… (2 Cor 5. 16) Cette image devint donc pour l'Église catholique la raison d'être d'un rituel par lequel est remémoré le sang rédempteur versé par le Christ crucifié. Car ce Christ là - crucifié et ressuscité - représentait l'unique image de Jésus digne de l'attention de Paul… Le serviteur vivant devint donc cadavre d'agneau … (voir commentaire au logion 60)

 

109

a dit jésus

le royaume est comparable à un homme

qui avait dans son champ un trésor caché

dont il ignorait la présence

à sa mort il le laissa à son fils

le fils ignorant vendit le champ

et celui qui l'avait acheté vint

et en le labourant découvrit le trésor

et il prêta de l'argent à ceux qu'il voulut

Mt 13. 44

Ce logion illustre le rapport de valeurs qui peut exister entre connaissance et ignorance, ainsi que le cheminement nécessaire pour parvenir à une juste connaissance. Nous devons labourer nous-mêmes le champ de notre conscience ! La recherche, qui s'impose à nous, suppose une mise en question sincère et tenace de vérités que d'autres nous ont imposées. Ceci est le propre d'un cheminement qui , à contre courant, mène à la source. Celle ou celui qui a découvert le trésor à l'intérieur de soi, peut donner sans compter !

110 voir le logion 80

111

a dit jésus

les cieux et la terre s'enrouleront devant vous

et le vivant issu du vivant ne verra ni mort ni crainte

parce que jésus dit

celui qui se trouve lui-même

le monde n'est pas digne de lui

Tout, ce qui s'exprime dans ce monde relatif, ce qui fait partie de notre vie quotidienne, notre présence corporelle aussi, tout cela constitue une réalité qui constamment est sujette à des changements. À l'origine de cette manifestation est la Vie, absolue, intemporelle et inconcevable, dont la source est vide, silence, repos… Ce qui est inconcevable est inconnaissable. Mais l'inconnaissable représente toujours une source d'angoisses. Seule une connaissance peut dissoudre l'ignorance et les angoisses qu'elle engendre.

Lors d'une projection cinématographique nous observons des images, qui nous apparaissent comme étant la réalité, mais que nous pouvons relativiser grâce à une connaissance du phénomène de la projection visuelle. Ainsi nous pouvons également reconnaître en tout phénomène temporel et donc éphémère une manifestation relative de l'Être absolu et inaltérable. À tout phénomène il y a une fin, à une projection comme à la vie biologique. Naissance et mort vont et viennent… les feuilles de l'arbre se meurent… Ceci ne signifie nullement la fin de la Vie…

Celle ou celui, qui dans cette vie a pris conscience de son unité dans une source absolue, dans cette source est devenu vivant. Car de cette vie les racines ont leurs assises dans le Père le vivant . Dans cette expérience se révèle la véritable nature du «soi». Notre réalité biologique est alors reconnue comme l'expression individuelle et temporelle de l'Être universel et intemporel. Dans cet état de conscience nous sommes libérés de toute attache à des valeurs temporelles et transcendons de ce fait les valeurs du monde . En cela réside également la certitude d'un retour à un port d'attache sécurisant car absolu. Quiconque n'a pas réalisé ce cheminement demeure dans l'angoisse de l'inconnu…

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