*L'évangile de Thomas dévoilé - Deuxième partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[Deuxième partie]

par Pierre Mestdagh



Un brin d'histoire

La découverte en décembre 1945 près de Nag Hammadi en Égypte fut, comme bien d'autres découvertes importantes, le fruit du hasard. À la recherche d'une terre fertilisante, quelques frères paysans découvrirent une jarre ancienne contenant un nombre de manuscrits, écrits en langue copte et datant du IV° siècle. Répartis en treize enveloppes de cuire, appelés codices , 52 manuscrits, témoins jusqu'alors silencieux d'une approche gnostique de l'enseignement de Jésus, se sont ainsi révélés à notre connaissance.

Cette révélation prit pourtant de nombreuses années à voir la lumière du jour. Bien que dès 1947 Jean Doresse, un égyptologue français, ait pu prendre connaissance de quelques manuscrits récupérés par les autorités égyptiennes, nombre de problèmes firent que ce ne fut qu'en 1977 qu'une première publication complète de ce qui fut appelée la Bibliothèque de Nag Hammadi vit le jour aux États-Unis.

Un sort particulier était réservé à un fragment non négligeable d'un codex, récupéré par Albert Eid, un antiquaire belge résidant au Caire. Après une vaine tentative de vente de ses manuscrits aux États-Unis, il les garda dans le coffre d'une banque belge. Lorsque le professeur néerlandais Gilles Quispel eut connaissance de la présence en Belgique d'un fragment de codex, il incita l'institut Jung de Zurich à se procurer ces manuscrits. Par l'intermédiaire d'une tierce personne et grâce au support non négligeable de quelques francs suisses, le professeur parvint, dans les ténèbres d'une brasserie bruxelloise, à récupérer les manuscrits coptes et à les transférer lui-même en Suisse. Quelques années plus tard il se rendit au musée copte du Caire à la recherche de la partie manquante de son codex. Son étonnement fut total lorsqu'il découvrit le fragment initial d'un des manuscrits : « celles-ci sont les paroles cachées qu'a dites jésus le vivant et a écrit elles didyme judas thomas» .  Il s'agissait du début de l'évangile selon Thomas.

Alors que la datation des textes coptes était relativement aisée, il n'en était pas de même pour l'estimation de l'apparition original de cet évangile. Les auteurs du «Synopse des quatre évangiles» de l'École biblique de Jérusalem - autorité non discutable dans l'Église catholique - déclarent dans l'introduction du Tome I :

«Il semble qu'il (l'évangile) nous permette d'atteindre une forme de la tradition évangélique antérieure à la rédaction des évangiles canoniques. Son témoignage serait alors très important pour reconstituer l'histoire de la transmission des paroles du Christ.»

Le professeur Helmut Koester de la Harvard University situe l'origine de cet évangile vers les années 50. Dans cette datation relativement précoce il est suivi e.a. par les professeurs Ron Cameron, S.L.Davis et C.W. Hedrick. Fait, surprenant par ailleurs, qui confirmerait l'ancienneté de ce témoignage, est une citation de Paul dans son premier épître aux Corinthiens (1Cor 2. 9), où il reprend presque littéralement le logion 17 de cet évangile. Paul, qui de façon générale se refuse à référer aux paroles de Jésus, laisse donc précéder sa citation par les mots : « mais, comme il est écrit, nous annonçons…» . Rappelons que cet épître est situé au début des années 50 et que cette parole de Jésus ne figure pas dans les évangiles canoniques. Il n'est, par ailleurs, pas établi que ces évangiles avaient atteint leur rédaction finale cent ans plus tard… Il sied en effet de constater l'absence de toute citation d'un texte évangélique, à laquelle est associé explicitement le nom d'un évangéliste, avant la seconde moitié du II° siècle.

À la question de savoir si l'évangile selon Thomas représente le témoignage le plus ancien et donc le plus authentique des paroles de Jésus, il est bien douteux que la science puisse un jour nous apporter une réponse nette et définitive. La découverte des «rouleaux de la Mer Morte» a confirmé combien la relation entre croyance et science peut être crispée, voir hostile, lorsqu'il s'agit de la découverte de nouveaux témoignages. Les croyances sont en effet fondées sur une approche émotionnelle de la relation entre le naturel et le surnaturel. Elles ne peuvent donc se laisser perturber par la démarche rationnelle propre à la science… Il s'en suit que toute rencontre entre croyance et science sera toujours des plus délicate.

Reste une approche personnelle et donc subjective des paroles de Jésus. Une telle démarche sera toujours tributaire des restrictions propres à l'état de conscience individuel. Elle pourrait par exemple engendrer la réflexion suivante : qu'en Jésus lui-même est personnifié le témoignage qu'une juste connaissance religieuse ne peut jamais résulter en un exercice de pouvoir . La question se pose donc comment associer le témoignage de Jésus à l'exercice de pouvoir, dont l'Église a fait preuve durant vingt siècles…? L'Église, dans son ardent désir d'affirmation de soi et d'expansion, n'a-t-elle pas davantage suivi Paul que Jésus…? Les chrétiens gnostiques ne seraient-ils pas plus proches du Jésus vivant que ne le fut jamais ou ne voulut l'être Paul...? Il est probable que, par la découverte de Nag Hammadi, la science pourra nous éclairer sur l'importance du vécu gnostique au début de l'ère chrétienne. Jamais pourtant elle ne sera en mesure de nous proposer une réponse à la question de savoir quelle pourrait bien être la teneur exacte du témoignage de Jésus…

Commentaire

Dans la présentation de cet évangile nous avons fait suivre chaque parole ou logion d'un commentaire. Le but de celui-ci n'est pas de proclamer une tantième vérité religieuse, mais de créer une ouverture d'esprit permettant à tous ceux ou celles qui le désirent d'accéder plus aisément au contenu non conventionnel de l'enseignement de Jésus. Toutefois, comme toute interprétation est dépendante de la conscience individuelle, il s'en suit que jamais une interprétation ne pourra être proposée, voir imposée, comme une vérité. Dans un contexte religieux la vérité ne peut qu'appartenir au prétentieux savoir humain, au venin du serpent biblique… C'est ce venin là qui empoisonne toute tentative de dialogue entre croyances.

Une liberté d'esprit est la condition première pour toute connaissance humaine. Cette liberté nous offre l'opportunité de considérer Jésus comme un homme qui, comme Bouddha et bien d'autres encore, a un jour rendu témoignage de sa conscience religieuse. Son avènement donna lieu à la genèse d'une croyance nouvelle. Nous imaginons bien qu'une remise en question de l'interprétation du discours, qui fut à la base de la croyance chrétienne, peut toucher la susceptibilité de bien de croyants. Pour cette sensibilité nous avons de la compréhension et du respect. Mais voilà, il n'y a pas de liberté sans responsabilité, et toute connaissance n'a de valeur que lorsqu'elle sert. La mise au service d'une connaissance, même ressentie comme perturbante, ne peut altérer ni la liberté, ni la responsabilité d'autrui!

Une connaissance libérée de la réalité religieuse ne repose pas sur une tradition culturelle, mais dans la liberté d'une conscience religieuse universelle. Dans la recherche de réponses à des questions existentielles chaque être se retrouve face à soi-même dans une nudité solitaire. À ce point les convictions d'autres ne lui sont plus d'aucune utilité... Le défi que pose ce témoignage à chaque lectrice ou lecteur, croyant ou non croyant, sera donc de relativiser ses propres idées ou convictions, afin de créer une condition d'écoute sereine, sans parti pris, et de s'engager dans une voie de recherche d'une connaissance, dont a témoigné un homme voici deux mille ans. La question existentielle, qui nous concerne tous dans cette vie, n'est pas de savoir qui ou quoi pourrait bien être Dieu, mais plutôt : qui suis-je, être humain sur cette terre, quel est le sens de ma vie individuelle, quelle en est la finalité… ?

Une dernière remarque concernant le commentaire présenté. Tout au long des 114 logia de cet évangile les mêmes thèmes se réitèrent. L'essentiel du message se résume en quelques idées «radicales», qui souvent donnent lieu à des images diversifiées. Il est par conséquent difficile d'éviter de se répéter… Nous avons pourtant consciemment opté pour une certaine répétition, suite à l'idée qu'un tel témoignage peut représenter une source de réflexion spirituelle, alors même que le lecteur se limite à une ou quelques paroles.

Traduire est trahir ...

…est un dicton qui s'avère hélas trop souvent exact. La transmission d'une connaissance religieuse a toujours et dans chaque culture donné lieu à une déformation voir une détérioration du message original. Ce sort fut également celui du témoignage de Jésus. Comment ses paroles ont-elles été perçues par ses disciples ? Comment ont-elles ensuite été transmises par des évangélistes ? Quelles manipulations interprétatives ces écrits ont-ils subies tout au long de leurs rédactions successives et de leurs transcriptions ? Même au niveau de la traduction du texte grec en une langue moderne, la transcription recèle trop souvent des manipulations interprétatives. Cet évangile n'échappe hélas pas à cette réalité…

L'original dont nous disposons est un texte copte et est donc déjà une traduction. La fiabilité de cette traduction pourra toujours être mise en doute… Il va de soi que la transcription du copte en une langue moderne est un travail de spécialiste, mais elle ne pose pas de problèmes insurmontables. En consultant de multiples traductions nous avons pourtant eu la nette impression que trop souvent le traducteur témoigne d'un souci excessif d'accessibilité au contenu du discours. Traduire et interpréter sont en effet deux exercices distincts qui, semble-t-il, se confondent très aisément…

Lors de la transcription de cet évangile un souci de respect du texte original a donc toujours été présent. Seulement voilà, vingt siècles de culture et d'évolution séparent la parole exprimée de sa transcription en une langue moderne. Il s'en suit que toute tentative de reproduire cette parole dans sa pureté originelle, sans qu'elle soit colorée par quelques touches personnelles, sera toujours vouée à l'échec. Un contenu spirituel n'a pas la rigueur d'une science exacte !

Ainsi, la traduction de certains mots nous a posé des problèmes quasiment insurmontables. C'est la raison pour laquelle nous avons omis de traduire le mot monachos, à la fois grec et copte, mot clef dans cet évangile. La racine en est monos , qui signifie seul. Cette racine se retrouve dans le mot moine, qui réfère à une personne qui a renoncé au «monde», dans le but de rechercher ce qui est appelé «Dieu». La qualité du monachos ne concerne toutefois pas un comportement extérieur mais un état de conscience intérieur. Il s'agit en effet de l'homme, qui a accompli un cheminement intérieur et a accédé à la conscience d'une intégration du moi individuel dans l'Être absolu.

Un cheminement intérieur suppose un détachement des valeurs extérieures. Le but de cette démarche n'est pas une recherche de Dieu mais la recherche du «soi véritable». Dans cette démarche solitaire l'ultime détachement consistera donc à relativiser l'importance du moi, dans sa position dominante au sein de sa propre vie, et à prendre conscience de sa tâche véritable. Cette tâche réside dans une transformation harmonieuse d'une inspiration, émanant d'une réalité supérieure présente au plus profond de chaque être. Dans cette expérience libératrice le monachos a découvert la réalité initiale et finale de son être. Aussi bien un, solitaire, détaché que libéré sont des qualités qui concernent le monachos.

D'autres traductions nécessitent quelques précisions. C'est le cas du mot psychè . Nous le reconnaissons aujourd'hui comme la racine de psychologie. Une traduction par âme semble donc évidente. Mais s'agit-il de l'âme dans le sens qui lui est accordé dans «état d'âme» ou est-ce l'âme immortelle dans un corps mortel… ? Et lorsqu'il nous incombe de traduire correctement pneuma , qui signifie aussi bien souffle qu'esprit, nous ne sommes pas sortis de l'auberge ! En plus ces mots sont associés à une réalité physiologique pour laquelle sont utilisés aussi bien les mots soma que sarks . Soma réfère au corps comme le support physiologique de l'homme, tandis que sarks fait plutôt allusion au corps animé par le psychique, tel que Paul en exprima le sens dans l'expression : « l‘homme de chair et de sang ». (1Cor 15. 50)

L'homme est une entité psychosomatique, une combinaison de psychè et soma . Cette entité est représentée par le mot sarks . Le psychè pourrait être défini comme une sorte de réservoir intérieur, contenant aussi bien des données rationnelles qu'émotionnelles, accumulées suite à l'interaction continue entre l'homme et son environnement. Cette interaction se situe aussi bien au niveau du conscient que du subconscient. Il s'en suit que le psychè constitue le «moi intérieur» de l'homme, qui détermine finalement le contenu de son ego.

Définir le contenu de pneuma , dans son sens d'esprit ou spiritus, n'est pas non plus chose aisée… Comme l'animal dispose d'une inspiration, appelée instinct, l'homme dispose également d'une telle inspiration. Son origine se situe dans une réalité supérieure qui, dans un contexte religieux, est précisée comme l'action de l'Esprit Saint. Sur un plan personnel, l'esprit de l'homme représente ce qui lui reste de cette inspiration, après que celle-ci a transité par son psychisme. Par cette interférence l'esprit de l'homme est surtout imprégné d'un savoir et de désirs personnels. Ceci a pour conséquence que chaque homme considère l'esprit comme une partie intégrante de son moi personnel.

La qualité de la cohérence entre ces différentes fonctions à l'intérieur de l'homme détermine finalement la qualité de son état de conscience. Plus nos structures physiologiques sont en harmonie, plus sera perceptible l'action du pneuma et mieux sera la perception des qualités mises à notre disposition : celle de penser, d'éprouver des sentiments, de percevoir sensoriellement et d'agir librement. Par ces précisions, discutables il est vrai, nous espérons éviter quelques malentendus concernant une traduction délicate. Nous avons donc traduit soma par corps, sarks par chair, psychè par moi intérieur et pneuma par esprit.

Dans la tradition évangélique un autre et délicat problème de traduction se pose. Il s'agit de la juste appréciation du contenu du mot grec basileia. Tenant compte de l'expectative juive ce mot fut traduit par royaume . La signification première en est pourtant royauté, ce qui réfère donc à la dignité royale . Par extension basileia peut également signifier royaume. La différence entre les deux significations est pourtant substantielle. Un royaume réfère à un territoire sur lequel règne un roi, sur lequel il a établi son pouvoir. Toute personne appartenant à son royaume se trouve dans l'obligation de respecter ses lois, comme elle peut également jouir des avantages qui en découlent. La notion de royauté, par contre, met en exergue la qualité de l'autorité royale.

La confusion entre autorité et pouvoir est depuis bien longtemps instaurée dans notre société humaine. Tout homme, qui met une connaissance au service d'autrui, exerce une autorité. Celui qui, par contre, utilise son savoir, non pas pour servir autrui mais pour se servir soi-même, fait exercice de pouvoir. L'exercice d'une autorité est libérateur, tandis que celui de pouvoir restreint la liberté d'autrui… La différence peut s'exprimer en un mot : orgueil. Quiconque participe à une autorité, est investi d'une responsabilité : celle de servir. La conception de basileia en tant que royauté nous mène à la conclusion suivante : qu'il appartient à la responsabilité de chaque être humain de prendre conscience de son intégration, ici et maintenant , dans une autorité absolue et d'exprimer les qualités dont il est investi dans un engagement de serviabilité .

Il est à noter que jadis un Messie était un roi, investi non pas de pouvoir mais d'une énorme responsabilité : celle de préparer l'avènement du royaume divin sur terre. Dans cet évangile le mot roi ne réfère donc pas à un pouvoir mais à une autorité et à la responsabilité qui en découle. La préoccupation de ne pas imposer une interprétation nous a porté à maintenir, dans la transcription de cet évangile, le mot royaume. À chaque lecteur ou lectrice de juger de l'opportunité d'en adapter le sens.

La transcription présentée est le fruit d'une analyse comparative et critique de différentes traductions. Ce qui nous fut de la plus grande utilité est la traduction «mot à mot», à partir de l'original copte, présentée dans l'édition de 1979 de l'Évangile selon Thomas de la collection Métanoia. À chaque fois que nous avions l'impression d'être face à une erreur de transcription ou de quelque souillure du texte supposé original, nous avons clairement indiqué la correction proposée. Un grand nombre de logia ont laissé des traces dans les évangiles canoniques. À chaque fois les parallèles canoniques ont été indiqués. Ainsi chaque lecteur ou lectrice pourra juger de l'originalité de l'un ou l'autre texte.

Une dernière remarque encore. L'original copte est un texte continu, sans espaces entre les mots ni les phrases, sans majuscules, sans ponctuations. Afin de préserver quelque peu le caractère original, nous avons dans cette transcription omis toute ponctuation ou utilisation de majuscules et nous nous sommes limités à séparer les mots entre eux.

 

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