*L'évangile de Thomas dévoilé - Seizième partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[Seizième partie]

par Pierre Mestdagh


 

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a dit jésus

renseignez-moi sur la pierre

celle qu'ont dédaignée les bâtisseurs

c'est elle la pierre d'angle

Mt 21. 42-43 - Mc 12. 10-11 - Lc 20. 17-18

Jadis le choix de la pierre d'angle par les bâtisseurs était considéré comme déterminant pour la qualité d'un édifice. Symboliquement la pierre d'angle réfère donc à une valeur essentielle dans la gnose de Jésus. La condition première pour accéder à une juste vision religieuse est une recherche personnelle. Celle-ci suppose la volonté de se remettre en question, de relativiser des valeurs reçues, afin de s'engager dans une voie spirituelle libératrice. Cette pierre d'angle fut toutefois méconnue par les autorités religieuses, car elles ont caché les clefs de la gnose. (voir le logion 39) À la place elles ont prôné leurs propres vérités quant à Dieu et ses commandements. Un savoir prétentieux, car inaccessible à l'homme, remplaça l'expérience de la gnose, autorité devint pouvoir… En plus, l'engagement dans une voie de recherche personnelle est un cheminement bien plus exigeant que l'acceptation de prescriptions religieuses !

Comme la musique naît du silence et l'eau de la source jaillit du vide, toute connaissance émane de la conscience individuelle. L'état de pureté de la conscience détermine la qualité de toute connaissance . Pour nous, humains, cette pureté ne se retrouve que chez l'enfant de sept jours …, cet enfant que prétentieusement certains croient devoir baptiser… La conscience elle-même représente donc l'ultime pierre d'angle dont dépend la valeur de toute évolution personnelle. Peu nombreux sont ceux ou celles qui l'ont reconnue. Dans cette reconnaissance pourtant Krishna, Bouddha et Jésus sont unis.

Les traditions religieuses orientales ont toujours une attention particulière pour un cheminement personnel, dans lequel un rôle prépondérant est réservé à la méditation. En occident, par contre, nous sommes devenus les héritiers d'un savoir judéo-chrétien. Six cent ans après Jésus est venu Mohammed. Tant le judaïsme que le christianisme et l‘islam se fondent d'une part sur la Bible hébraïque et d'autre part sur le pouvoir de l'imaginaire de l'homme. Certaines personnes furent reconnues comme prophètes ou envoyés divins. L'Inconnaissable fut saisit dans un prétentieux savoir… Celui-ci a mené et mène toujours à une démarche religieuse dogmatique, qui fut et est toujours la cause de tant de confrontations humaines sanglantes et douloureuses.

 

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a dit jésus

celui qui connaît le tout

s'il est privé de lui-même

il est privé du domaine entier

La connaissance de soi serait donc la valeur fondamentale, conditionnant tout savoir dans quelque domaine que ce soit. Cette connaissance est celle du connaisseur, de la nature profonde du «soi», qui a perçu et transcendé les illusions engendrées par l'importance accordée au «moi».

Parmi les richesses naturelles, le domaine dans lequel il peut réaliser la finalité de son être, l'homme s'est érigé lui-même comme dominateur. Sur tout il peut régner. Dans cette ivresse il a négligé la source de ses possibilités et sa loi inspiratrice, qui en tout manifeste l'harmonie. Dans les ténèbres de son ignorance il s'est égaré. Dans un prétendu savoir réside maintenant son pouvoir illusoire… Parvenir à une juste connaissance de soi sous-entend une prise de conscience qu'à l'intérieur de nous-mêmes tous et toutes nous sommes unis à l'Être absolu. Cette prise de conscience engendre également la reconnaissance de notre responsabilité dans une participation à Son autorité.

De la reconnaissance d'un lien qui nous unit à l'Être découle la reconnaissance d'un «soi» ayant un point d'attache avec l'absolu. Ce «soi» est le «moi» qui s'est libéré de ses spécificités psychiques et somatiques. Par ce «soi» chaque être est relié de manière égale à sa source absolue. À travers le «soi» individuel l'Esprit donne forme et contenu à des structures par lesquelles se manifestent à la fois le corps, le psychisme et l'ego.

Chaque arbre se distingue de chaque autre, mais est de manière égale relié à la terre : par ses racines. À travers ses racines il reçoit le suc vital de la terre. À la superficie des radicelles les plus fines, là où s'opère la transformation de la nappe phréatique en un suc individuel, lui permettant une expression individuelle et unique, là se situe le mystère du «soi» individuel…

Afin de réaliser sa finalité et de servir en produisant de nombreux fruits, chaque graine doit cesser d'être graine, doit obligatoirement passer par un processus de «démantèlement». Ainsi chaque être, qui désire réaliser sa finalité, doit nécessairement se libérer mentalement de toute attache au «moi» personnel. Ce détachement passe, selon l'enseignement de Jésus, par l'expérience du repos dans le vide au plus profond de soi .

Dans cette connaissance de soi, dans la prise de conscience qu'au plus profond de nous-mêmes tous et toutes nous sommes unis à l'Être absolu, notre terroir universel car spirituel, le vide dont le tout est pénétré, réside la valeur et la responsabilité de chaque vie individuelle. Par ce détachement mental - la circoncision en esprit - se révèlent les richesses que chaque «soi» individuel peut recevoir et exprimer en une créativité personnelle. Dans cet état de conscience ne peut plus exister la tentation d'accorder au «moi» les fruits que nous produisons…

La nécessité de relativiser notre moi personnel, d'en intégrer l'importance dans le contexte d'une harmonie universelle, n'engendre pourtant nullement la négation de l'ego individuel ! Toujours, à l'intérieur de l'homme, son ego restera le principe centralisant de la conscience individuelle. Pour lui son ego représente donc une grande richesse. Mais dans la loi d'harmonie chaque individualité sert l'unité. Dans cette serviabilité il ne peut exister de dépendance . Aucune entité n'est plus importante qu'une autre. Aucun rapport de force ne pourrait s'y manifester… Mais de cette loi l'homme s'est distancé. Il a méconnu la tâche servante de son ego pour en faire un ego dominateur… Dans cet orgueil il s'est enivré… Ce qui est toujours une grande richesse est devenu son plus grand ennemi…

 

68

a dit jésus

vous êtes des heureux

lorsqu'on vous récuse et qu'on vous persécute

et qu'il ne sera trouvé de traces en vous là où vous étiez persécutés

Mt 5. 11 - Lc 6. 22

La traduction de la dernière ligne pose quelque problème. La transcription mot à mot en est : et ne sera pas découvert de lieu dans l'endroit où vous aurez été persécutés en vous.

Lorsque le «moi» s'est libéré, s'est détaché des valeurs somatiques et psychiques qui lui sont propres et a pris conscience du «soi» véritable, il est devenu invulnérable face à l'agression des autres. Douleur et souffrance font partie du monde inférieur et ne peuvent sévir tant qu'existe une dépendance des lois inférieures. C'est la raison pour laquelle, en fait, chaque être porte en lui la cause de sa propre souffrance… Une libération totale engendrerait donc une indépendance de la loi de karma et, par conséquent, du mal causé par autrui. Une gifle sur la joue droite ou sur la gauche ne pourrait plus nous perturber…

Cette dernière réflexion, présente également dans les évangiles canoniques, ressemble davantage à un joli conte de fée qu'à la réalité du vécu… L'expérience du cheminement nous apprend pourtant que notre vulnérabilité, bien qu'elle soit toujours présente, peut ostensiblement décroître. Plus nous devenons réceptifs à la lumière intérieure, moins nous nous laissons perturber par des ombrages… Cette expérience peut nourrir le rêve d'un futur bien plus bel encore…

L'enseignement de Jésus est l'expression de son expérience personnelle, de sa gnose. Ici il nous apprend que lorsque nous demeurons dans l'harmonie de l'unité, nous ne pouvons plus être touchés par l'agressivité de qui que ce soit. Ceci concerne donc au premier chef sa propre personne. Comment expliquer dès lors que Jésus lui-même aurait connu la souffrance…? Qu'ont observé les hommes et qu'elle était la réalité à l'intérieur de lui-même…? En quoi, par ailleurs, pourrait consister la valeur d'une glorification de la souffrance qui, en fait, est la conséquence d'un état de disharmonie et non d'unité…? Ce pourrait-il que la souffrance d'un autre puisse être salvatrice pour nous-mêmes…? Est-ce bien raisonnable d'accorder à la souffrance d'un homme un effet rédempteur pour toute une humanité, passée et à venir…? Cette représentation des faits ne signifie-t-elle pas pour nous tous une solution de facilité…? La glorification de la croix, dans le sillage de la théologie paulinienne, n'eut-elle pas pour conséquence de méconnaître la valeur libératrice de la parole de Jésus…?

 

69

a dit jésus

heureux sont ceux qui ont été persécutés dans leur cœur

ils ont connu le père en vérité

heureux sont ceux qui sont affamés

car sera rassasié le ventre de qui veut

Mt 5. 6 - Lc 6. 21

Cette parole s'associe à la parole précédente, au logion 58 aussi. Toute expérience de souffrance ou de peine est un moyen par lequel nous pouvons évaluer notre vulnérabilité et de nos limitations. Car jamais nous ne serons à même de déceler le sens de ce qui peut nous survenir. Puisque notre intelligence ne peut avoir accès au domaine de l'absolu, les conséquences de la loi de karma sont un défi constant pour notre perception de justice. Dans ces restrictions demeure notre vulnérabilité…

Toute épreuve peut engendrer une sagesse. Plus nous sommes attachés aux valeurs inférieures - et les êtres aussi font partie du monde inférieur - plus nous sommes confrontés à notre fragilité intérieure. Cette expérience est hélas nécessaire pour évaluer quelles valeurs nous rendent forts et quelles sont celles qui nous fragilisent, afin de déterminer pour nous-mêmes une juste échelle de valeurs existentielles. Parce qu'existe la lumière, existent les ténèbres… Celui ou celle qui a soif de lumière, qui est affamé d'harmonie, peut en découvrir la source à l'intérieur de soi-même et évaluer la force qu'elle peut lui donner.

Au chapitre 4 de l'évangile de Jean l'image de l'eau est reprise par celle du pain. Le sens de l'image reste toutefois inchangé. Quiconque découvre la source véritable en soi-même ne sera non seulement plus jamais assoiffé ou affamé, mais sera source lui-même. Ceux qui dans le désert ont mangé la manne du ciel sont morts… Mais celui qui mange le pain que donne mon Père vivra… (Jn 6. 30 et suite) La condition toutefois pour apprécier ce pain est d'être affamé

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