*L'évangile de Thomas dévoilé - Treizième partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[Treizième partie]

par Pierre Mestdagh


 

51

on dit à lui ses disciples

quand viendra le jour du repos de ceux qui sont morts

et quel jour le monde nouveau viendra-t-il

il leur dit

ce que vous guettez cela est venu

mais cela vous ne le reconnaissez pas

 

52

on dit à lui ses disciples

vingt-quatre prophètes ont parlé en israël

et tous ont parlé par toi

il leur dit

de celui qui est vivant devant vous

vous vous êtes détournés

et vous avez parlé de ceux qui sont morts

Suite à une question et une vision de ses disciples, Jésus fait à chaque fois une même constatation désolante : à la lumière son témoignage ne se révèle que la nuit profonde de leur incompréhension… Une fois de plus se confirme la ténacité de leurs attaches à l'ancien et s'étale leur manque de maturité spirituelle. Ils n'ont toujours pas compris que la réalité, représentée par le royaume - le monde nouveau - est intérieure et donc spirituelle, et qu'elle ne correspond pas à l'attente suscitée par les écrits bibliques.

Pour nous également sa réponse est troublante... Il sied en effet de constater que notre prière : «que Votre (Ton) règne arrive …» n'est pas bien réaliste… Hormis le fait qu'un progrès douteux d'une modernité religieuse permet aujourd'hui à l'homme de tutoyer Dieu, force est de constater que nous sommes toujours ignorants quant à la présence de la royauté du Père dans notre vie… Car dans ce monde l'autorité du Père est établie ! Son autorité est au service de chaque être qui le désire vraiment. À tous et à toutes elle nous est offerte comme un repas de mariage, la fête de l'unité qui est source de vie… Toute demande est dérisoire… À chaque instant nous sommes invités à participer dans Son autorité... Cette prise de conscience déclare l'attitude de refus de Jésus par rapport à la prière implorante des juifs, qui est devenue aussi celle des chrétiens.

Pour les disciples, qui demeurent toujours dans l'ancien, le message de Jésus reflète celui de tous les prophètes. Sa réponse est incisive : vous n'êtes toujours pas capables de distinguer celui qui est vivant de ceux qui sont morts

Il est compréhensible que ces deux logia n'ont pas laissé de traces dans les évangiles canoniques. Seul Jean atteste d'une parole parallèle : tous, qui sont venus avant moi, sont des voleurs et des brigands (Jn 10. 8). Fait remarquable est qu'Augustin avait lui une connaissance du logion 52. Dans : «  Contra adversarium legis et prophetarum » XI. 4. 14 nous lisons en effet : « Lorsque les apôtres… demandaient au Seigneur ce qu'il pensait des prophètes des juifs, il répondit : celui, qui est vivant devant vous, vous le rejetez et nous parlons des morts ! »

53

ont dit à lui ses disciples

la circoncision est-elle utile ou non

il leur dit

si elle était utile leur père les engendrerait circoncis de leur mère

mais la circoncision véritable en esprit a trouvé toute son utilité

À nouveau un rite juif est mis en cause. La réponse de Jésus à ses disciples est aussi précise qu'évidente : à une telle pratique ne peut être accordée une signification religieuse… Ce que le Père a prévu ne pourrait être corrigé par la main de l'homme ! Plus importante toutefois est la transposition du geste rituel vers une réalité spirituelle. Une valeur véritable concerne l'esprit et non pas le zizi…

Dans le logion 27 le jeun fut précisé comme : jeûnez face au monde. Cette recommandation n'invitait pas à un renoncement au monde, mais à un détachement de valeurs superficielles qui régissent le monde inférieur. Le jeun concerne donc le domaine de l'activité. La circoncision est un rituel dont l'acte consiste en un geste concret de détachement . La transposition de ce geste vers l'esprit, lui donne une dimension intérieure et le situe donc dans le domaine de la non-activité .

Activité et non-activité sont intimement liées, car la base de toute action est un repos. Pneuma , l'esprit, se manifeste à travers notre psychisme, comme une énergie dirigeante, qui détermine le choix de nos actions. Plus notre état psychique est harmonieux, plus l'action aura de chances d'être juste. La circoncision en esprit concerne une metanoia , un retournement mental, dans lequel notre esprit se détache de l'attention portée vers le domaine de l'activité, pour se diriger vers celui de la non-activité, du repos dans sa source intérieure.

Dans l'évangile de Matthieu (6. 6) Jésus a cette parole remarquable :

Mais toi, quand tu pries, entre dans ta chambre et, ayant fermé la porte, prie ton Père qui est dans le secret et ton Père, qui voit dans le secret, te donnera de retour.  

Précisons que la traduction : prie ton Père dans le secret est une transcription inexacte.

À nouveau il s'agit là d'une parole imagée. La chambre dont nous devons fermer la porte est notre chambre intérieure, l'endroit où réside notre conscience. Si nous voulons porter notre attention vers le Père, la source inspiratrice intérieure, il est impératif de détacher l'attention de notre esprit du domaine où il dirige nos actions : la porte doit être fermée . Ceci représente l'état dans lequel notre conscience, libérée de toute implication dans le monde extérieur, peut retrouver un repos intense et conscient , dans lequel sa réceptivité pour les dons de l'Esprit est optimale. Cet état représente la finalité de la prière : une attention dirigée vers le Père, qui lui-même est dans le secret . Le Père «voit», mais nous ne pouvons le «voir»… Pour notre conscience le Père n'est pas accessible… Le but de la prière est de nous rendre réceptifs pour Son inspiration, Son Esprit…

Cet état de conscience, empreint d'une intense spiritualité, correspond pourtant à une logique scientifique. La nature nous apprend en effet que tout état de repos, de potentiel énergétique mineur, correspond naturellement à un état d'ordre ou d'harmonie supérieur. À chaque fois que nous induisons un état de repos intense dans les structures, qui constituent la base physiologique de notre conscience, nous recevons une impulsion d'harmonie par laquelle notre système nerveux central retrouve une fraction de sa pureté originelle. À partir de structures plus ordonnées la qualité de toute expérience, des pensées, des sentiments et des actions, sera donc plus harmonieuse. Ceci est la voie par laquelle l'Esprit et Sa loi naturelle se manifestent dans l'homme.

Les traditions orientales nous apprennent que la pratique de la méditation est la base même de toute évolution personnelle. Le but d'une méditation est de détacher temporairement l'attention de notre esprit du domaine de l'activité et de la diriger vers celui de la non-activité, du repos intérieur. La spécificité d'un état méditatif est que la conscience y reste en éveil, bien que la qualité du repos soit intense. Malgré que cet état spécifique soit un état naturel, les attaches contraignantes de notre esprit à une activité extérieure sont devenues telles qu'une aide est devenue nécessaire pour induire un état de repos méditatif dans notre conscience.

Différentes techniques peuvent être utilisées pour atteindre un tel repos. La plus communément pratiquée est l'utilisation d'un mantra . Un mantra est un son possédant une valeur vibratoire spécifique, qui est produite dans notre cerveau par la pensée répétitive d'un mot sans contenu mental. Le manque de contenu engendre une absence d'activité mentale. Ainsi l'attention de l'esprit est captée et détournée vers le domaine de la non-activité, de l'absence de pensées.

En Occident nous connaissons également la pratique de telles techniques. Les chants grégoriens, la récitation de litanies avec sa succession de  «priez pour nous», la pratique du rosaire, ce sont autant de moyens capables d'induire un repos méditatif, à condition de ne pas porter une attention au contenu des mots. Dans l'absence de pensées, qui caractérise l'état de silence méditatif, il n'existe plus de «moi». Chaque individu redevient «être», uni à l'Être, car réceptif pour Son inspiration. La goutte de pluie rejoint l'océan, sa mère naturelle… Cette qualité de repos est le composant devenu nécessaire pour rétablir l'équilibre originel dans le rythme de mouvement et de repos . (voir le logion 50) La condition essentielle pour y parvenir est une circoncision en esprit…

 

54

a dit jésus

heureux les pauvres

parce que le royaume des cieux est vôtre

Mt 5. 3 - Lc 6. 20

Être pauvre ne signifie pas nécessairement demeurer dans un état d'indigence… Ceux qui sont capables de pourvoir en leurs besoins vitaux, sans pour autant prétendre à quelque superflu dérisoire, ne peuvent s'attacher à des valeurs qui s'avèrent être superficielles et trompeuses. Spontanément la vie leur apprend à apprécier ces valeurs là, qui ne sont pas tributaires d'une précarité temporelle. Combien de fois n'avons-nous pas pu constater que la solidarité parmi les plus dépourvus est bien plus sincère que parmi les riches. La joie du partage avec d'autres, qui, en plus, leur sont souvent totalement étrangers, est la richesse qu'ils récoltent. Cette leçon nous est surtout proposée par des hommes et des femmes que nous considérons comme plus primitifs que nous… Et pourtant nous ne souhaitons à personne le privilège de ne pas être riche…

Dans l'expression de l'harmonie tout est une question de mesure ! Que la richesse n'est pas une garantie de bonheur est une évidence. Être pauvre peut signifier : ne pas posséder de superflu. À ce que nous ne possédons pas nous ne pouvons pas nous attacher… Celui ou celle qui est détaché du superflu peut plus librement porter son attention vers ces valeurs là, qui ne sont pas tributaires du temporel. Comment distinguer être et avoir… ?

 

55

a dit jésus

celui qui ne récuse pas son père et sa mère

ne pourra se faire mon disciple

et s'il ne récuse pas ses frères et ses sœurs

et ne porte sa croix comme moi

il ne sera pas digne de moi

 

101

celui qui ne récuse pas son père et sa mère comme moi

ne pourra se faire mon disciple

et celui qui n'aime pas son père et sa mère comme moi

ne pourra se faire mon disciple

car ma mère m'a enfanté

mais ma mère véritable m'a donné la vie

Mt 10. 37-38 - Lc 14. 26-27

La raison pour laquelle nous avons associé ces deux paroles est évidente. Chacune nous confronte en outre avec un même problème de traduction. Traduire est un exercice délicat ! Vingt siècles nous séparent en effet du contenu d'une parole, émanant en plus d'une culture foncièrement différente de la notre. Le verbe que nous avons traduit par récuser fut, dans la tradition évangélique, traduite par haïr . Cette traduction du grec misein n'est pas inexacte. Se pose pourtant la question : pourquoi a-t-on opté pour l'interprétation la plus extrême du verbe grec ? Il nous semble que le contenu que nous accordons aujourd'hui au verbe haïr, n'est pas conciliable avec la personne de Jésus. Il est probable qu'une traduction par prendre ses distances pourrait bien être la plus appropriée aujourd'hui. En effet, au logion 101 la valeur d'aimer est également mis en exergue.

Atteindre le stade d'adulte signifie pour l'enfant : prendre ses distances par rapport au cocon familial sécurisant, pour s'engager dans une voie de responsabilités et de choix personnels. Cet engagement n'engendre nullement une haine envers ses parents ! Il est clair pourtant que Jésus opte pour un engagement radical : s'ouvrir au nouveau nécessite une rupture avec l'ancien. Accéder à un stade adulte religieux suppose en effet un renoncement à des valeurs imposées par d'autres pour s'engager dans la voie d'une recherche personnelle et sincère. Ce cheminement là ne peut se faire que dans la solitude d'une liberté personnelle.

La gnose de Jésus est une connaissance servante et donc libératrice. Son disciple est un être libéré, qui porte en lui le germe de la vie nouvelle. La liberté mentale, nécessaire à toute évolution spirituelle, peut être entravée par des liens émotionnels. La douleur inhérente à un détachement, symbolisée ici par le port d'une croix , fait partie d'un processus évolutif menant à une vie religieuse adulte. La liberté nouvelle, le fruit du détachement, ne peut en aucun cas porter un préjudice à la pratique de l'amour !

Fait remarquable au logion 101 est que l'image de la mère se substitue à celle du père. Vu le statut religieux de la femme juive, cette substitution ne pouvait être que culturellement dérangeante et ne facilitait certes pas l'accès à la parole imagée de Jésus. (voir le logion 114) Par cette image il différencie la vie biologique, que nous recevons de notre mère, de la vie véritable, que nous recevons de notre mère véritable . La naissance biologique est une merveille dont l'enfant n'est ni conscient, ni responsable. La naissance spirituelle par contre nécessite un engagement conscient et responsable.

La référence à la croix ne pourrait être une allusion à Golgotha, puisque Jésus parle ici au présent. À lui aussi incombe la tâche d'assumer les conséquences de son choix. Jadis celles-ci pouvaient mener à une humiliation à une croix réelle…

 

56

a dit jésus

celui qui a connu le monde a découvert un cadavre

et celui qui a découvert un cadavre

le monde n'est pas digne de lui

 

80

a dit jésus

celui qui a connu le monde a découvert le corps

mais celui qui a découvert le corps

le monde n'est pas digne de lui

Deux logia qui se distinguent à peine. Il est probable que nous sommes ici en présence de deux variantes d'une même parole. Il importe toutefois d'en évaluer la différence. Car différence il y a entre un cadavre et un corps et non seulement biologiquement ! Le premier est inutile, le second par contre a une valeur certaine car il est le moyen par lequel l'Esprit s'exprime en nous. (voir le logion 29) Tout corps qui en soi-même a reconnu l'Esprit est devenu vivant. Sinon il n'est que cadavre.

Les valeurs humaines qui régissent le monde sont relatives et donc précaires. Elles déterminent pourtant la «conscience de soi», l'importance accordée à notre moi, le rôle qui nous incombe dans la société . Mais dans celle-ci prévaut avant toute chose la loi du lion, celle du plus fort, du plus influent, car à lui ou elle appartient le pouvoir. De ce pouvoir je suis devenu dépendant, car sournoisement il a restreint ma liberté. Cette prise de conscience implique une invitation à une recherche de valeurs véritables dans une direction différente. Des cadavres peuvent redevenir des corps, retrouver la vie en reconnaissant l'Esprit. Celui ou celle, qui en soi-même a reconnu l'Esprit, a surpassé les valeurs du monde : le monde n'est pas digne de lui (ou d'elle)…

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