*L'évangile de Thomas dévoilé - Douzième partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[Douzième partie]

par Pierre Mestdagh


 

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a dit jésus

parmi les enfantés de la femme

depuis adam jusqu'à jean le baptiste

il n'y pas plus élevé que jean le baptiste

en sorte que ses yeux ne seront point brisés

mais moi je vous dit

celui parmi vous qui se fera petit connaîtra le royaume

et sera plus élevé que jean

Mt 11. 11 - Lc 7. 28

La référence au petit ne nécessite plus de commentaire. La reconnaissance par Jésus de Jean le Baptiste comme le plus élevé parmi les hommes depuis adam , est quand même remarquable. Car, par cette reconnaissance, il dépasse en importance tous les personnages bibliques… Qui est cet homme ? Les évangiles nous le font connaître comme un personnage singulier, qui résidait dans le désert et y prêchait une metanoia dans l'attente de la venue du royaume. Son appel, transcrit en grec, était en effet  metanoiete , ce qui fut malencontreusement traduit par : convertissez-vous . La metanoia est en effet un retournement de mentalité bien plus radical que ne le laisse supposer une conversion ! Il aurait également baptisé Jésus. Sa vision religieuse est juste, car : ses yeux ne seront pas brisés… Pourtant lui non plus n'a pas encore réalisé sa finalité, ne s'est pas encore fait petit

Une fois de plus Jésus prend ses distances par rapport à ceux qui dans l'histoire religieuse juive l'ont précédé. Dans l'évangile de Jean il les fustige même comme « voleurs et brigands »… (Jn 10. 8)

 

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a dit jésus

il n'est pas possible qu'un homme monte deux chevaux

ou qu'il bande deux arcs

et il n'est pas possible qu'un serviteur serve deux maîtres

car il honorera l'un et outragera l'autre

aucun homme ne boit du vieux vin

sans désirer aussitôt de boire le vin nouveau

et le vin nouveau n'est pas mis dans de vieilles outres

de peur qu'elles ne se fendent

et le vieux vin n'est pas mis dans une outre neuve

pour qu'il ne se gâte pas

et un vieux tissu n'est pas cousu à un vêtement neuf

car une déchirure se produirait

Mt 6. 24 et 9. 16-17 - Lc 16. 13 et 5. 36-39 - Mc 2. 21-22

Dans la première partie de ce logion Jésus précise que le choix, qui s'impose à nous, ne tolère pas de compromis. Notre expérience de vie nous apprend pourtant que, dans nos rapports humains, un compromis est bien souvent le meilleur des choix. Seulement voilà, il ne s'agit pas ici de rapports humains mais d'un choix essentiel et personnel, qui concerne l'orientation que nous donnons à notre vie. Quelle voie vais-je suivre…? Pour qui ou quoi ai-je à servir dans cette vie…?

Ceux, qui parmi nous ont fait un choix religieux et se proposent d'honorer la volonté de Dieu, méritent tout notre respect. Mais en quoi consiste cet engagement ? Est-ce honorer des commandements ou des prescriptions dictés par une autorité ecclésiastique et donc humaine ? En quoi la volonté d'Allah est-t-elle différente de celle de Jaweh ou de celle du Dieu des catholiques, des protestants ou des orthodoxes ? Quel Dieu interdit l'usage de préservatifs, refuse le sacerdoce aux femmes ou, tel que Paul le perçut, ne leur accorde pas les mêmes droits qu'aux hommes ? Tant que des humains décident du contenu de la volonté de Dieu, il nous reste bien des choix…

Projeter une qualité humaine - le vouloir - sur l'Être absolu est un exercice dépourvu de tout sens… «Cela», que Jésus nous présente par l'entremise de l'image d'un père, qu'il conçoit comme une source d'inspiration à l'intérieur de lui-même, n'est conciliable ni à l'image de Jaweh, ni à celle de «Dieu le Père», telle qu'elle nous est présentée par la croyance chrétienne… Le choix, que Jésus nous impose ici, est aussi radical que bouleversant ! Il fait partie du cheminement auquel il nous invite et qui constitue un défi pour la liberté et la responsabilité personnelle de chaque être.

La deuxième partie du logion nous est plus familière. L'amateur de vin se doit toutefois de prendre en considération les conditions précaires dans lesquelles ce liquide fut jadis conservé. C'est la raison pour laquelle le vin nouveau prévalait sur le vieux vin. En outre nous pouvons constater qu'une déviation commune est présente dans les évangiles canoniques. Dans ce logion il est en effet question d'une réparation d'un vêtement neuf , qui ne pourrait se faire à l'aide d'un vieux tissu . Ceci nous semble l'évidence même ! Chez les trois évangélistes synoptiques il s'agit par contre de la réparation d'un vêtement ancien à l'aide d'un tissu neuf, qui ne serait concevable… Que faisait notre arrière grand-mère lorsqu'un vêtement était usée à un endroit précis…?

Plus important toutefois est de sonder l'image afin d'y déceler le message. Que signifient le vieux vin et le vin nouveau, les vieilles outres et les outres neuves, le vêtement neuf et le tissu usagé ? Le nouveau , dont il s'agit dans l'enseignement de Jésus, est la prise de conscience du lien intérieur unissant chaque être, ici et maintenant, à l'Être absolu, sa source de vie. Ce lien est universel, car chaque homme peut le reconnaître. Il surpasse donc le domaine de l'imaginaire religieux… Le choix qui s'impose à nous est radical : ou nous accédons à la vision nouvelle et n'avons que faire de l'ancien, ou nous demeurons dans l'ancien… Servir deux maîtres, le Dieu de l'ancien et le Père du nouveau n'est pas conciliable…!

Et pourtant ce fut le Dieu de l'ancien qui devint celui de la croyance nouvelle, différente de la croyance juive… Nous pouvons essayer de comprendre maintenant comment cette nouvelle croyance a pu prendre racine. La condition essentielle, pour qu'une croyance nouvelle eût pu prétendre à quelque chance de survie, était qu'elle soit fondée sur la croyance des ancêtres et donc sur l'Ancien Testament. Mais, selon les autorités religieuses en place, la prédication de Jésus n'était pas conciliable à la croyance des ancêtres… C'est alors qu'intervient le personnage de Paul…

Paul était un pharisien convaincu et, selon ses propres écrits, le plus ardent parmi les persécuteurs des disciples de Jésus. Il n'est donc pas concevable qu'il n'eut pas eu, pour le moins partiellement, connaissance du contenu pernicieux de l'enseignement de Jésus. Ceci ne l'a toutefois pas empêché, après les évènements insolites sur le chemin de Damas et sa soudaine conversion, de reconnaître en Jésus crucifié et ressuscité le Messie tant attendu par les juifs. Seulement voilà, l'évangile de Jésus était toujours ce qu'il était : inacceptable pour la majorité des juifs, comme pour Paul… Le génie de Paul fit qu'il parvint à substituer son propre évangile à celui de Jésus, devenu superflu... car, comme il le précisa humblement dans son premier épître aux corinthiens : notre pensée est la pensée du Christ ...! (2. 16)

L'évangile que Paul prêcha n'avait rien de commun avec l'évangile de Jésus ! La reconnaissance de Jésus en tant que Christ - christos étant la traduction grecque de mashiah - eut deux conséquences déterminantes. D'une part elle confirma le lien avec l'ancestral et, d'autre part, elle eut pour effet que Paul subit l'anathème de sa propre religion juive. Une croyance nouvelle, fondée sur la conception théologique de Paul et non pas sur l'enseignement de Jésus, était née…

 

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a dit jésus

si deux font la paix entre eux dans cette seule maison

ils diront à la montagne éloigne-toi

et elle s'éloignera

Mt 17. 20 - 18. 19 et 21. 21 - Lc 17. 16 - Mc 11. 22-23

Le message est limpide : deux ont a faire la paix, à s'unifier. Dans cette seule maison peut référer au corps, le support physiologique dans lequel nous sommes invités à accomplir notre tâche. Cette maison pourrait aussi référer à la «demeure» du Père, dans laquelle tous nous sommes invités à résider.

Dans la création tout parait s'exprimer en notions dualistes. Notre jugement s'y fonde si aisément sur des normes de bien et de mal. Ainsi sont les règles dans le monde inférieur. En méconnaissant la loi d'harmonie l'homme s'est séparé de sa source d'inspiration. Il s'est nanti de lois, a présomptueusement prôné son savoir et a ainsi bouleversé une échelle de valeurs absolue. Ce qui à l'origine était un , est devenu deux

Notre tâche, ici et maintenant, est évidente : rétablir l'unité . Quiconque s'est rendu compte de son erreur, peut s'engager dans une voie menant à l'unité originelle, peut parcourir le cheminement du fils prodigue. Ainsi chaque être peut à nouveau prendre conscience de son intégration dans l'autorité du Père, dans Sa loi d'harmonie. Son inspiration agit comme la lumière : elle dissipe les ténèbres, aplanit chaque obstacle, tel que nous le révèle l'image de la montagne.

Ce n'est donc pas une «foi» en qui ou en quoi que ce soit, qui est en mesure d'éloigner des montagnes, mais la réalisation de l'unité originelle . Comme les croyances ont méconnu le sens profond de cette unité, elles ont non seulement pas déplacé des montagnes, mais en plus, causé de profonds abîmes parmi les hommes…

 

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a dit jésus

heureux sont eux les monachos ceux qui sont choisis

parce que vous découvrirez le royaume

comme vous êtes issus de lui

vous y retournerez

Le cheminement nécessaire pour réaliser notre finalité, pour participer dans la royauté, est celui du monachos . La signification de monachos a déjà été précisée dans l'introduction ( traduire est trahir…) et au logion 16. Chaque être, désireux d'accéder à une maturité spirituelle, se doit de se libérer mentalement de liens contraignants, d'une assuétude à de valeurs trompeuses, religieuses ou autres, et de s'engager dans la voie libératrice d'une recherche personnelle. Les vérités rassurantes, que d'autres nous proposent, sont sans valeur… La richesse véritable est à découvrir individuellement au plus profond de soi. Voilà le défi du nouveau !

La finalité de la graine se réalise dans son retour à l'endroit de son origine. Dans cette unité elle cesse d'être graine pour servir comme semence et devenir germe… Pour l'homme, la réalisation de sa finalité consistera donc dans un retour à l'état de conscience originel : celui d'unité dans l'Être absolu. Cet état est celui du monachos ou du bodhisattva. Celle ou celui, qui se sera reconnu, sera choisi

 

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a dit jésus

s'ils vous disent vous venez d'où

dites leur nous sommes venus de la lumière

là où la lumière s'est produite

par elle-même elle s'est dressée

et elle s'est manifestée dans leur image

s'ils vous disent qui êtes-vous

dites nous ( sommes ) ses enfants

et nous (sommes ) les choisis du père le vivant

s'ils vous demandent

quel est le signe de votre père qui est en vous

dites leur c'est un mouvement et un repos

Voici une des paroles les plus impressionnantes de cet évangile. Il s'agit en quelque sorte d'un mini récit de la genèse, tel qu'il nous est proposé dans le prologue de l'évangile de Jean. Le symbolisme du verbe y est repris et précisé par celui de la lumière. L'accès à une juste compréhension du contenu de cette parole nécessitera temps et patience… Que celui (ou celle) qui cherche ne cesse de chercher…

La lumière est un symbole éminemment riche et universellement utilisé. Elle est non seulement la condition première pour toute expérience visuelle, elle détermine également le rythme des jours et des nuits, de l'activité et du repos, des saisons. En plus, en harmonie avec la matière, elle est responsable pour la chaleur comme pour la production de l'oxygène. Sans la lumière la vie sur terre ne pourrait exister… C'est la raison pour laquelle elle représente le symbole par excellence pour l'action ô combien essentielle de l'Esprit.

La qualité la plus évidente de la lumière est celle de permettre la visibilité. Symboliquement voir réfère à la faculté d'accéder à une vision, à une connaissance. Et pourtant, la lumière elle-même n'est pas visible… Des images ne se révèlent à nos yeux que grâce à une union harmonieuse de lumière et matière… Ainsi une projection cinématographique nécessite un écran pour révéler l'image que la lumière porte en elle.

Quel est le signe par lequel l'enfant du père le vivant , qui porte en lui la lumière et dont la tâche est d'illuminer, est reconnaissable ? C'est une expression d'harmonie, la loi unique à la base de toute vie. L'expression de l'harmonie est : équilibre, mesure… Le rythme essentielle dans la création est mouvement et repos, activité et non-activité, jour et nuit, été et hiver… C'est cette loi de mesure qui régit et soutient la nature toute entière, qui nous révèle l'unité au-delà du dualisme, l'ordre au-delà du chaos… Dans l'accomplissement de l'unité, dans l'état de conscience du monachos , mouvement et repos , activité et non-activité, sont un .

Dans l'évangile de Jean Jésus nous présente le signe de reconnaissance de ses disciples comme : si vous vous aimez les uns les autres . Ici le signe est : c'est un mouvement et un repos. Comment concilier ces deux paroles… ? Comme l'intelligence est l'expression d'une harmonie dans les pensées, l'amour est l'expression d'une harmonie dans les sentiments… Une complicité dans Sa loi d'harmonie est donc la condition première pour toute expression d'amour…

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