*L'évangile de Thomas dévoilé - Dixième partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[Dixième partie]

par Pierre Mestdagh


 

32

a dit jésus

une ville construite sur une haute montagne et qui est forte

ni elle ne pourra être prise

ni elle ne pourra être cachée

33

a dit jésus

ce que tu entendras de ton oreille

de l'autre oreille proclame le sur les toits

car personne n'allume une lampe et la met sous un buisson

ni dans un endroit caché

mais il la met sur un lampadaire

afin que tous ceux qui vont et viennent voient sa lumière

Mt 5. 14 et 7. 24-27 - Lc 6. 47-49

Mt 10. 27 - 5. 15-16 et 4. 21 - Lc 12. 5 - 11.33 et 8. 16

Dans ces deux logia successifs Jésus tente, non sans un enthousiasme certain, de visualiser la richesse qu'il éprouve à l'intérieure de lui-même. Il compare la force qu'il reçoit à une ville fortifiée. Même si nous sommes encore fort éloignés de notre but final, chaque vision nouvelle que nous pouvons acquérir et qui est inspirée par le supérieur, a une valeur absolue. Cette richesse ne peut nous être prise, à moins d'une négligence de notre part… (voir le logion 35) Comme la lumière d'une lampe elle ne peut non plus rester cachée, car elle porte en elle une force qui dissipe les ténèbres...

L'image d'une ville fortifié évoque forcément l'idée de pouvoir. La lumière elle ne suscite pas cette idée. Parce que la lumière est le fruit d'une loi absolue - une ville fortifiée par contre est le produit de la main de l'homme - elle ne peut être source de pouvoir. La lumière ne peut que servir… Comme elle, toute connaissance n'a de valeur que lorsqu'elle sert. Le fruit d'une connaissance servante est autorité, jamais il ne peut dégénérer en pouvoir…!

 

34

a dit jésus

si un aveugle conduit un autre aveugle

ils tombent tous deux dans un fossé

Mt 15. 14 - Lc 6. 39

Tant que l'homme ignore sa véritable nature, qu'il reste séparé de la lumière de sa source intérieure, il demeure dans les ténèbres de la pauvreté. Sa compagne au quotidien s'appelle souffrance… La finalité de l'homme est pourtant ni de souffrir, ni de demeurer dans les ténèbres. Comme il dispose de deux yeux pour voir vers l'extérieur, il peut également diriger l'attention de son esprit vers l'intérieur et faire ainsi l'expérience d'une autre lumière, qui n'est pas perceptible à l'aide de ses deux yeux. La réceptivité pour cette lumière détermine qui est aveugle et qui ne l'est pas…

Suivre des guides, qui demeurent dans la présomption de connaître la voie, n'est pas le bon choix. Nombreux pourtant sont ceux qui pensent détenir la vérité et se croient appelés au rôle de balise lumineuse. Dans les ténèbres de notre ignorance nous ne sommes pas capables de distinguer l'aveugle du voyant… Mais celui ou celle qui reçoit la lumière intérieure n'a que faire de guides aveugles !

Dans l'évangile de Philippe, déjà cité au logion 21, nous lisons cette parole remarquable de Jésus. Lorsque des disciples lui font le reproche d'aimer davantage Marie Madeleine qu'eux-mêmes - car il l'embrassait souvent sur … - il leur dit : tant qu'un aveugle et un voyant demeurent ensembles dans l'obscurité, rien ne les distingue. Mais lorsque vient la lumière le voyant verra et l'aveugle pas… C'est ce qui distingue Marie Madeleine des disciples…

 

35

a dit jésus

il n'est pas possible que quelqu'un pénètre de force

dans la maison du fort

à moins qu'il ne lui lie les mains

alors il bouleversera sa maison

Mt 12. 29 - Mc 3. 27 - Lc 11. 21-22

Le logion 21 contenait déjà une recommandation à la vigilance. Celle-ci se répète ici. Ce que nous recevons de la source intérieure a, il est vrai, une valeur absolue qui nous fortifie, mais toujours nous sommes des êtres de chair et de sang... Toujours les tentations du monde inférieur sont présentes, nos faiblesses également… Par nos deux yeux nous observons tant de miroitements capables d'éclipser temporairement la lumière intérieure. Ainsi le fort se laisse duper, se laisse lier les mains…

L'ennemi qui est le plus à craindre, qui peut à nouveau nous priver de notre liberté, qui peut bouleverser notre harmonie intérieure, est de toute évidence notre «petit moi» et ses désirs égocentriques. La loi du lion nous pousse en effet à satisfaire nos propres désirs, car en cela réside précisément notre liberté… croyons-nous…! Mais celle ou celui qui cherche à se servir soi-même, se fragilise dans une dépendance, dans une assuétude psychique… Car nos désirs égocentriques nous entraînent à désirer toujours davantage !

La loi naturelle est ainsi faite que se sont nos désirs qui déterminent le contenu de notre volonté et qui dirigent donc nos actes. L'idéal d'une vie sans désirs est une aspiration mal comprise de la philosophie orientale. Vivre sans désirs n'est pas possible…! Ce qui, par contre, fait partie de notre tâche est de corriger l'objet de nos désirs. Notre force et notre liberté ne résident pas dans le moi dominateur mais dans le moi serviteur… La vie n'est pas un « self service »…

 

36

a dit jésus

ne vous souciez pas du matin au soir et du soir au matin

de ce que vous revêtirez

Mt 6. 25-34 - Lc 12. 22-31

Ce logion s'associe tant au logion précédent qu'au suivant. Le souci pour ce que nous revêtirons , pour ce dont nous pouvons nous parer dans cette vie, est un souci abusif… Il va de soi que les vêtements symbolisent toutes les valeurs superficielles, qui peuvent faire l'objet de notre convoitise. La vanité, le souci de notre apparence, de l'image que nous présentons de nous-mêmes, n'en est qu'un aspect.

Il sied pourtant de ne pas tirer des conclusions trop hâtives ! Ce logion ne récuse en effet nullement l'intérêt que nous pouvons porter à nombre de valeurs relatives, qui font partie de la richesse et de la beauté de la vie. Jouir de ces valeurs là n'est pas en désaccord avec une vie spirituelle ! Toutefois, la loi de la vie est une loi d'harmonie et donc de mesure… Du matin au soir et du soir au matin est en dehors de toute mesure… Temps et discernement sont mis à notre disposition. Comment les vivre harmonieusement…?

 

37

ont dit ses disciples

quel jour nous apparaîtras-tu et quel jour te verrons-nous

a dit jésus

lorsque vous vous serez défaits de votre honte

et aurez pris vos vêtements et les aurez mis à vos pieds

et que vous les aurez piétinés comme font les petits enfants

alors vous verrez le fils de celui qui est vivant

et vous n'aurez plus de craintes

Le logion 12 nous a appris que les disciples savaient que Jésus les quittera bientôt. À cette connaissance semble s'ajouter l'attente de son apparition parmi eux… Cette expectative n'est qu'illusion… comme n'est qu'illusion l'attente messianique, qui fait partie d'un concept religieux dans lequel un peuple entier se considère comme l'élu de Jaweh. Ce genre de considérations vaniteuses fait partie de la parure, dans laquelle l'homme honteusement a dissimulé son ignorance en créant l'espérance…

La metanoia , ce retournement dans notre état d'esprit, que préconise Jésus, est radicale ! Des visions imaginaires doivent faire place à une recherche réelle du fils de celui qui est vivant… Dans la foi chrétienne l'expression «fils de l'homme» fut réservée au Christ. Voir le fils de celui qui est vivant implique non seulement de reconnaître Jésus en tant que l'être, qui a pris pleinement conscience de son état d'enfant du père le vivant , mais surtout de reconnaître cette qualité essentielle en soi-même. Pour accéder à cette prise de conscience il est toutefois nécessaire, à l'image de l'enfant de sept jours, de retourner à la pureté originelle, de devenir intérieurement à nouveau vide et donc de se défaire de toute parure superficielle.

La honte , qui nous retient de nous voir nous-mêmes dans notre nudité originelle, est notre orgueil. Celui ou celle qui s'est défait de son orgueil, qui a rejeté son vin, qui a piétiné ses vêtements , peut reconnaître en soi-même son «soi» véritable : le fils ou la fille de l'homme qui est enfant de Celui qui est vivant … L'enfant égaré, qui a retrouvé le chemin de la maison paternelle et s'est reconnu comme enfant du Père, ne connaîtra plus de craintes . La réunification n'a qu'un nom : joie…!

 

38

a dit jésus

bien des fois vous avez désiré entendre ces paroles que je vous dis

et pour vous il n'y a pas d'autre de qui les entendre

il y aura des jours où vous me chercherez

et ne me trouverez pas

Lc 17. 22 - Jn 7. 33-34 et 8. 21

Le logion précédant précisait la voie des disciples : un dépouillement de leur ego, un démantèlement des valeurs et espérances illusoires, dans lesquelles ils se sont investis. Les «vérités» religieuses, que d'autres nous proposent, n'ont qu'une valeur relative… C'est la raison pour laquelle les croyants restent confondus à des doutes et des angoisses. Ceux-ci ne peuvent se dissiper dans un espoir mais dans une connaissance véritable...

À cette connaissance tous et toutes nous aspirons, les disciples comme nous-mêmes. Seulement voilà, la connaissance que Jésus nous propose ne concerne pas le domaine du savoir mais celui de l'être… La gnose ne peut se révéler que dans une expérience personnelle. La voie de la connaissance de soi est un cheminement que personne d'autre ne peut parcourir à notre place, pas même Jésus… Sa tâche consiste à nous enseigner la direction à prendre. Et cette tâche là, envers ses disciples, lui seul peut l'accomplir…

L'espoir des juifs se fonde sur une apocalypse à venir. Selon Paul la rédemption s'est réalisée par la croix… La parole de Jésus est perturbante : la rédemption réside dans un cheminement que chacun de vous doit accomplir dans la solitude de sa nudité intérieure… Son nom est prise de conscience… Dans cette voie il importe, non pas que vous me cherchiez moi, mais que vous vous cherchiez vous-mêmes…

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