*L'évangile de Thomas dévoilé - Première partie - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

L'évangile de Thomas dévoilé
[Première partie]

par Pierre Mestdagh



Introduction

L'évangile selon Thomas est un des 52 manuscrits, écrits en langue copte et découverts en 1945 près de Nag Hammadi en Haute Egypte. Il représente un recueil de 114 logia ou paroles que Jésus aurait dites. Ce témoignage nous révèle aujourd'hui une dimension nouvelle dans l'enseignement de l'homme qui, voici vingt siècles, fut à l'origine de quelques perturbations dans le monde religieux juif. Certains de ses disciples le proclamèrent en effet comme le Messie tant attendu. Il fut même reconnu comme «fils de Dieu», quelque puisse être la signification accordée alors à cet épithète.

L'histoire de la genèse du christianisme, suite à la prédication du dénommé Jésus, appelé le nazaraios, à la signification accordée à sa crucifixion, et surtout à la croyance en sa résurrection, se situe toujours, et malgré une littérature impressionnante, dans d'une nébuleuse historique. L'historiographe de l'époque fait à peine quelqu'allusion à sa présence. Le témoin le plus présent dans le Nouveau Testament, le juif Paul, n'a porté quasiment aucune attention au contenu de son discours. La source d'informations la plus importante à son sujet nous est proposée par les évangiles canoniques. Mais ceux-ci ne représentent qu'un choix sélectif, découlant d'une interprétation bien précise du témoignage de Jésus. Ce choix ne fut officialisé que vers la fin du IV° siècle. Tout au long de leurs rédactions successives et de leurs transcriptions ces évangiles ont, en outre, indéniablement subi l'influence des idées pauliniennes. Par des écrits de «pères de l'église» nous savions déjà que certains de ses disciples témoignaient d'une perception différente du contenu de son enseignement. La découverte de Nag Hammadi nous confirme aujourd'hui l'existence, au début de l'ère chrétienne, d'une diversité insoupçonnée dans l'interprétation des paroles de Jésus.

Une approche sereine de son avènement dans le monde religieux juif nous apprend que sa prédication ne fut pas perçue par les autorités religieuses comme concordante avec leur croyance. Elle fut même considérée à tel point perturbante, qu'il fut décidé par le Sanhédrin de mettre un terme radical et définitif à la liberté d'expression, que Jésus s'était accordé à lui-même. Il fut donc éliminé par une crucifixion, une sentence qui à l'époque ne représentait pas un évènement exceptionnel. Toutefois, lorsque nous consultons les évangiles, nous constatons que son témoignage y est présenté comme une continuation évidente de la bible juive ou hébraïque. Jésus y est en effet reconnu comme le Messie, dont la venue est prophétisée dans les écrits vétérotestamentaires. Ce qui fut dissonance devint donc consonance

La particularité dans le témoignage de son disciple Thomas, est que, d'une part, il nous propose un grand nombre de paroles de Jésus, présentes également dans les évangiles canoniques, mais que, d'autre part, il nous présente un Jésus qui prend clairement ses distances par rapport à la croyance juive et ses rituels. Le «nouveau» dont il témoigne est foncièrement différent de l'ancien. Il est le vin nouveau, qui ne peut se garder dans de vieilles outres, le vêtement neuf qui ne nécessite aucune retouche à l'aide d'un tissu usagé, la connaissance nouvelle qui n'a que faire d'une circoncision juive… Dans la prise de conscience d'un lien intérieur et donc spirituel, l'unissant à l'Être absolu - lien qu'il précise dans l'image de la relation unissant le fils à son père - il a trouvé la délivrance véritable. Ce lien il le reconnaît comme le propre de chaque être humain. Le but de son témoignage aurait donc été d'éveiller la conscience de chacun de ses frères et sœurs à cette réalité spirituelle intérieure.

Le problème, auquel nous sommes confrontés aujourd'hui et qui est gratuitement ignoré par l'Église parce que trop perturbant, concerne l'interprétation de l'enseignement de Jésus. Le fait que son témoignage eut lieu il y a vingt siècles ne facilite nullement sa juste compréhension aujourd'hui. Le fossé culturel qui nous sépare du monde juif de jadis ressemble en effet davantage à un gouffre… En plus, les croyances religieuses n'appartiennent plus aujourd'hui au domaine du Divin mais à celui d'une connaissance humaine ô combien précaire et culturellement dépendante. Il en découle que notre approche ne peut être que foncièrement différente de celle de ses auditeurs dans la Palestine d'antan. Dans la mesure toutefois où le contenu de son enseignement témoigne, comme celui de Bouddha ou de Krishna dans la Bhagavad Gita et bien d'autres encore, d'une conscience religieuse universelle, le temps ne pourrait constituer un obstacle à la recherche d'une compréhension nouvelle.

La conscience religieuse universelle

La conscience religieuse universelle nous offre aujourd'hui une opportunité pour aborder l'enseignement de Jésus, vieux de deux mille ans, dans un esprit de liberté spirituelle. Cette conscience nous permet en effet de transcender les restrictions, que se sont imposées les croyances à elles-mêmes ainsi qu'à leurs adeptes.

Le mot religion trouve son origine dans le verbe latin religare, qui signifie relier. Il s'agit donc d'un lien qui unit. Dès lors le mot religion pourrait être défini comme : le lien unissant toutes les personnes partageant la même croyance en un Dieu unique ou en des divinités multiples. Une approche par le biais de la conscience religieuse universelle nous amène à définir le mot religion comme : le lien individuel unissant chaque être humain à l'Être absolu.

Le monde dans lequel nous vivons est appelé relatif, parce que tout y est continuellement changeant, évoluant dans une interdépendance permanente, tributaire de valeurs tel que le temps, l'espace, l'énergie et la matière. La conscience religieuse entend qu'à l'origine de ce monde il y a une cause, un «Être», non dépendant de ces valeurs relatives. Cette cause, symbolisé dans le mot «Dieu», a donc un caractère absolu. Ceci implique que l'esprit humain, dans sa dépendance de restrictions relatives, ne peut percevoir l'absolu, que l'homme ne pourra donc jamais «connaître» Dieu. Ainsi dans la Bible hébraïque Jaweh, le Dieu des juifs, est appelé «l'Inconnaissable».

Mais pour l'homme l'inconnu représente toujours une source d'angoisse. Dès lors, et depuis sa présence sur terre, il a tenté de saisir l'absolu, de s'en octroyer une connaissance. Pour ce faire il fit appel à son imagination. L'absolu fut projeté dans une image… De cette conception imagée de «Dieu» l'homme attribua l'origine à une inspiration ou une révélation divine directe. Cette image engendra des espérances, des commandements et des interdits, des rituels aussi. Ainsi naquirent des croyances…

Le tragique, inhérent aux croyances, est toutefois que, dans sa tentative d'une approche du divin, dans l'octroi à soi d'une connaissance de Dieu, l'homme créa la séparation et rendit l'Être absolu quasiment inaccessible aux vivants de ce monde…

L'évangile selon Thomas est appelé gnostique. Le mot gnosis est grec et signifie connaissance. Définir la conception actuelle de la gnose n'est pas chose simple ! Le caractère gnostique de la plupart des manuscrits découverts à Nag Hammadi est en outre foncièrement différent de celui de cet évangile. Nous proposons donc la définition suivante : la gnose n'est pas l'impossible connaissance du Divin, mais une connaissance engendré par l'expérience du lien qui nous unit à l'Être absolu. Cette expérience est à la portée de chaque être humain. Comme toute connaissance est tributaire de la conscience individuelle, il s'en suit que la gnose est une connaissance évolutive en fonction de l'évolution de cette conscience. Elle ne pourra donc jamais être «enseignée» à autrui. La gnose est le fruit d'une expérience personnelle, libérée de toute emprise culturelle . De cette qualité témoigne l'enseignement de Krishna dans la Bhagavad Gita, du Bouddha, du Tao, ainsi que celui de Jésus dans cet évangile.

La gnose, ou l'expérience propre à la conscience religieuse, implique la reconnaissance de l'homme en tant qu'expression matérielle et temporelle de l'Être intemporel, dans lequel réside la source de toutes ses facultés vitales. La faculté de penser, d'éprouver des sentiments, de percevoir sensoriellement et d'agir librement nous parvient en effet à chaque instant de «cela» qui, comme une source, est continuellement donateur. La prise de conscience d'un lien, nous unissant à «cela», ne nécessite toutefois pas de connaissance de la source elle-même… La reconnaissance pour un présent n'est pas tributaire d'une connaissance du donateur…

S'il est exact que l'Être absolu ne peut faire l'objet d'une connaissance humaine, il est tout aussi évident que l'expression manifestée de l'Être peut elle être connue par l'homme. Cette connaissance de la création, du monde phénoménal, est appelée science. Tout savoir exact, dans quelque domaine que ce soit, ne pourrait être en désaccord avec un autre savoir exact ! Une évaluation correcte des lois naturelles ne pourrait donc être en contradiction avec une juste appréciation religieuse. Il importe toutefois d'être toujours conscient des limitations propres à tout savoir humain…

L'expression de l'Être non manifesté dans une création manifestée a sa loi… La physique nucléaire nous apprend en effet qu'à chaque instant se manifestent des vibrations, des ondes énergétiques, dont l'origine se situe dans un vide , appelé vacuum physique . Ces vibrations sont créatrices de matière. Ainsi apparaissent d'abord des particules élémentaires, qui s'harmonisent et forment des atomes. Ceux-ci s'harmonisent à leur tour pour créer des molécules. S'harmonisant entre elles, celles-ci se manifestent par des structures de plus en plus complexes. Ainsi naissent nos cellules… La science nous apprend donc qu'en provenance d'un vide la vie se manifeste de façon continue par une expression harmonieuse d'énergie et de matière, de synthèse et de dissolution. La loi unique à l'origine de cette manifestation créative s'appelle harmonie .

Un vide est sans valeur, car absence de toute chose. Un vide qui contient la totalité du potentiel de la création est une merveille, qui dépasse tout entendement humain ! Pourtant, à ce vide là chaque être est uni, car chaque atome de son corps y trouve sa source. Ceci implique que chaque atome ou chaque cellule de notre corps est continuellement et spontanément à l'écoute d'une loi d'harmonie. Dans la prise de conscience d'une intégration individuelle dans cette loi absolue, qui constitue la cause même de notre existence, réside la finalité de notre vie : à l'exemple de la nature tout entière, transformer en harmonie les qualités qui, par une créativité harmonieuse, sont mises à notre disposition.

L'expression de l'harmonie dans nos pensées est appelée intelligence, la base de toute connaissance. L'harmonie dans nos sentiments, par laquelle s'exprime la bonté, est appelée amour. Tout savoir n'a de valeur que lorsqu'il sert. L'amour n'a de valeur que lorsqu'il se donne. L'harmonie des deux est nécessaire pour réaliser une action juste. Dans un repos, le silence du vide à l'intérieur de soi, chaque être peut recevoir une inspiration lui permettant d'exprimer harmonieusement intelligence et amour. C'est cette inspiration qui lui révèle son unité spirituelle dans l'Être absolu.

La réalité de notre vie ne correspond hélas plus à cette situation idéale, car l'homme à dédaigné la source de son potentiel. Dans l'histoire du livre de la Genèse, Adam - l'homme - trompé par son savoir prétentieux - le serpent - a usurpé du fruit de l'arbre de la connaissance - l'autorité propre au Créateur - qu'il s'est approprié. Le juste fruit de toute connaissance est autorité . L'abus de connaissance mène au pouvoir … L'homme s'est donc accaparé de l' autorité du Créateur pour en faire son propre pouvoir . Par ce geste il a rompu son intégration dans la loi d'harmonie. Cette histoire symbolise ce qui fut et est toujours sa faute originelle, qui est péché d'orgueil : ce qui était un et devait resté uni, l'homme a séparé : il a fait le deux . Pour les perturbations, qui sont la conséquence de son acte, l'homme seul est responsable... Sa tâche maintenant consiste donc à rétablir en sa conscience son unité originelle .

Le dualisme, dans lequel nous percevons toute manifestation relative, trouve sa cause dans une perturbation de la conscience individuelle. Ainsi nous discernons le bien et le mal, l'harmonie et la disharmonie, la lumière et l'obscurité… Pourtant seule la lumière a une source, l'obscurité n'en a pas. Obscurité est absence de lumière, comme disharmonie est absence d'harmonie, comme ignorance est absence de connaissance… Absence est manque… Pour notre manque de perception, d'expérience, de conscience, nous sommes nous-mêmes responsables…! Lutter contre un manque, du bien, de l'harmonie, n'a pas de sens… Celui ou celle qui fait paraître la lumière dissipe spontanément les ténèbres… Dans une prise de conscience du lien qui nous unit à l'Être absolu, la source de la lumière intérieure, dans la reconnaissance de Sa loi comme la cause première de toutes nos facultés humaines, réside également la prise de conscience de notre responsabilité dans l'évolution de la vie sur terre.

Ce qui est relié est uni, est un… L'idée fondamentale dans l'évangile selon Thomas est unité . Parce que la nature du lien qui nous unit à l'Être absolu est d'un ordre spirituel - ce lien ne peut se révéler que par l'expérience d'une inspiration que chaque être peut recevoir - le témoignage en est des plus délicat. Pour témoigner de sa conscience d'unité, Jésus fit donc appel à des images. L'image n'est toutefois qu'un moyen par lequel une réalité peut se révéler. Jamais le moyen ne peut être confondu avec son but. Jamais l'image ne peut être confondue avec la réalité qu'elle tente de dévoiler ou d'approcher… La relation intime, unissant jadis le fils à son père, image par laquelle Jésus tenta de visualiser le lien intérieur l'unissant à l'Être absolu, ne fut toutefois pas perçue comme une image mais comme une réalité. Il se présentait donc comme un fils de Dieu, ainsi fut compris l'image… Cette confusion fut à l'origine de sa crucifixion. Pour chaque auditeur de ses paroles dans cet évangile le défi sera donc de dévoiler la connaissance cachée dans l'image et d'accéder à une juste interprétation de la notion d 'unité.

 

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