*Le Bwiti - unisson06
spiritualite laique

Le Bwiti

par Sylvain

 

Précis historique

Le Bwiti est une religion d'origine Gabonaise, indissociable de l'iboga (voir dossier spécial), qui tient une place primordiale dans les rituels d'initiation. On nomme Bwiti aussi bien le culte cérémoniel que l'enseignement lui-même. L'aspect proprement religieux est surtout revendiqué par l'ethnie des Fang, qui peuple le Gabon et la Guinée équatoriale. Au départ pourtant le Bwiti se voulait être une religion inter-ethnique, universelle. Mais la hiérarchie et le prosélytisme des Fang changea quelque peu la donne.

Avant le 20eme siècle les Fang étaient les adeptes d'un culte mortuaire ancestral bien à part, le Byeri, puis, sous l'influence de la surprenante Iboga, créerent une hiérarchie et un enseignement spirituel complémentaire au rituel initiatique, très proche du christianisme, dans les années 40. On peut dire qu'il usurpèrent quelquepart leur image de gardiens de l'Iboga, puisque l'on attribue ce titre généralement à l'ethnie sud-Gabonaise des Mitsogho. Mais ils ont eu la décence de ne pas modifier la langue utilisée lors des rituels. Malgré toutes ces précisions, l'origine exacte des cultes est constamment soumise à interprétation puisque les mouvances des ethnies sont, encore aujourd'hui, extrêmement difficile à suivre.

Nombreux sont les Fangs qui furent convertis au Catholicisme, sous la pression des missionnaires à l'esprit colonial, et bientôt la pratique du Bwiti fut condamnée et l'importation d'Iboga sévèrement réglementée. Reclus sous forme de sociétés secrètes, les rituels familiaux et extatiques disparurent peu à peu du quotidien des ethnies, et ébranlèrent les fondements sociaux des Fang, pour qui le culte Bwiti était d'une grande utilité. Le seul endroit ou le Bwiti se perpétuait, c'était sur les chantiers urbains modernes ou les différentes ethnies se rencontraient et pouvaient continuer à échanger. Ainsi les travailleurs revenaient au village et colportaient une forme nouvelle de Bwiti, pluri-ethnique cette fois. A cette occasion le Bwiti s'est répandu des les pays frontaliers, notamment au sud du Cameroun.

(source : André Mary, Encyclopédie des Religions)

Le Bwiti Mitsogho

Les racines spirituelles Bwiti appartiennent à l'ethnie des Mitsogho.

Chez les Mitsogho (et les Bapinzi), le Bwiti est strictement réservé aux hommes, et les initiés sont considérés comme Maîtres et seuls gardiens du mystère de la connaissance visuelle de l'au-delà qui leur a été donnée par l'iboga, "l'arbre miraculeux". Cette initiation est indispensable pour la promotion sociale à l'intérieur de la tribu et tout individu incapable de rejoindre le Bwiti est strictement banni et est considéré par tout un chacun comme une femme.

L'iboga apporte la preuve visuelle, tactile et auditive de l'existence irréfutable de l'au-delà. A travers sa substance spirituelle inaltérable, l'homme appartient aux deux plans de l'existence, qu'il confond, ne sachant pas où la naissance et la mort commencent. La mort physique perd toute signification parce que ce n'est rien d'autre qu'une nouvelle vie, une autre existence. "C'est l'iboga qui conditionne la pluralité des existences". L'iboga supprime la notion de temps; le présent, le passé et le futur fusionnent, comme dans "l'univers superlumineux" de Régis et Brigitte Dutheil18: par l'absorption de l'iboga, l'homme retourne d'où il vient.

Pour être admis dans la société Bwiti, les candidats doivent subir une série d'épreuves ou rites de passage qui commencent dans un enclos strictement réservé aux initiés. Chaque candidat a une "mère", qui est un vieil initié; c'est un homme qui s'assure que la cérémonie d'initiation est conduite selon les règles. La cérémonie consiste essentiellement dans l'ingestion de raclures de racines d'iboga (Tabernanthe iboga H.Bn var. noke et mbassoka).

Cette "manducation de l'iboga" est supervisée par la "mère" qui vérifie, constamment, le dosage de la drogue suivant les réactions physiologiques du candidat, qui doit prendre une grande quantité d'écorces de racines et de tiges de T. iboga. Cette manducation est précédée d'une abstinence sexuelle et alimentaire, durant une journée. Le rite est très strict et chaque manifestation a une grande valeur symbolique.

Sur un feu, les anciens font griller des graines de courge. Le bruit qu'elles font lorsqu'elles éclatent symbolisent le départ de l'esprit - qui est supposé quitter le corps par la fontanelle - pour son voyage mystique. Le crâne du candidat est frappé trois fois avec un marteau pour libérer son esprit. La langue du néophyte est piquée avec une aiguille pour lui donner le pouvoir de relater les visions à venir. Etant donné que la manducation peut durer plusieurs jours, la désincarnation et la réincarnation du néophyte sont symbolisées avant que les visions n'apparaissent.

Le candidat est conduit à la rivière, et une pirogue miniature faite d'une feuille, portant une torche de résine d'okoumé allumée, est posée sur l'eau. Ce rite représente le voyage de l'esprit, vers l'aval, le courant, vers l'ouest, le soleil couchant, la mort et symbolise la désincarnation.

Un pieu surmonté d'une structure en bois en forme de losange est planté au milieu du courant: il représente l'organe sexuel femelle, que le candidat doit traverser (à l'état fœtal), à contre-courant, nageant alors vers l'amont, vers l'est, le soleil levant, la naissance.

Pour la proclamation de cette naissance initiatrice, la tête du néophyte est rasée et saupoudrée d'un bois rouge (padouk), comme il est fait avec les nouveaux-nés. Finalement, dès que l'état physiologique du néophyte, après la manducation, est jugé satisfaisant, il est conduit dans le Temple où il est placé du côté gauche, qui symbolise la féminité, l'obscurité, la mort Il reste dans le Temple, du côté gauche, absorbant des feuilles d'iboga, jusqu'à ce que la perception normative des visions se produise. Pendant la manducation, les effets de la drogue commencent à se manifester, vingt minutes après la première absorption de l'iboga, par des vomissements violents et répétés. "Le ventre du néophyte (banzi) se vide même du lait de sa mère". Pour aller dans l'au-delà, on doit mourir; le corps reste sur le sol avec les anciens, l'âme s'en va.

Chez les Mitsogho, les sujets sous l'influence de l'iboga doivent traverser quatre stades pour atteindre un contenu d'images correspondant aux normes requises. Les candidats sont constamment interrogés par les anciens initiés quant au contenu de ce qu'ils perçoivent. Ce sont les aînés qui jugent de la valeur initiatrice de la vision décrite. La première vision consiste en images vagues, incohérentes, désordonnées, dépourvues de signification religieuse, dont l'authenticité est souvent mise en question par le néophyte.

Le second stade est caractérisé par une série d'apparitions d'espèces d'animaux menaçants qui quelquefois se séparent et d'autres fois fusionnent de nouveau rapidement. Dans le troisième stade, la vision onirique progresse clairement vers le stéréotype mythique. Le néophyte devient de plus en plus calme, signe d'une vision plaisante et apaisante, qui dissipe ses doutes quant à l'objectivité et la positivité de l'image perçue. Le néophyte se sent enveloppé par un souffle qui le transporte en un clin d'œil, au son de la harpe Ngombi, vers un immense village sans commencement ni fin.

Nous devons dire un mot au sujet de la valeur symbolique de l'arc musical dont les sons mélodieux accompagnent la cérémonie. Il représente un lien entre le village des hommes, sur la terre et le village du père dans l'au-delà. L'arc musical symbolise la route de la vie et de la mort. De l'autre côté, des voix sont entendues:" Qui cherches-tu , étranger?" et le voyageur répond:" Je cherche le Bwiti". Les voix prennent soudainement des formes humaines qui posent la question de nouveau et repondent alors en chœur:" Tu cherches le Bwiti. Le Bwiti, c'est nous, tes ancêtres, nous constituons le Bwiti".

La vision tend à devenir de plus en plus normative. les initiés demandent alors au candidat:"Tu es sur la bonne voie, le Bwiti sera bientôt là. Continue; regarde et tu le trouveras. N'abandonne pas les images, reprend-les là où tu les as laissées." Une voix donne au candidat son nom d'initié. Le néophyte est observé constamment par sa "mère" qui régule ses réactions physiologiques pour éviter que de terrifiants fantômes n'interfèrent, car ils pourraient le conduire sur le mauvais chemin, vers la route de la mort.

Le quatrième stade de la vision (celle à laquelle les ethnologues se réfèrent en tant que visions normatives) est celui marqué par la rencontre avec les plus hautes entités spirituelles. Après un dialogue avec ses ancêtres, le néophyte trouve soudain "ses jambes immobilisées, devant deux Etres Extraordinaires"qui lui révèlent qu'il est dans le "Village du Bwiti" (village de la mort). Ils lui demandent pourquoi il est venu ici. Après avoir entendu la réponse du néophyte, les "Etres Fantastiques" parlent de nouveau. Le premier dit: "Mon nom est Nzamba-Kana, le père du genre humain, le premier homme sur la terre" et celui qui se tient à sa gauche dit: "Mon nom est Disumba, la mère du genre humain (femme de Nzamba-Kana) et la première femme sur la terre."

Soudain, le "Village de la Mort" est couvert d'étincelles augmentant d'intensité, une "boule de feu" prend forme et devient distincte (Kombé, le soleil). Cette boule de lumière interroge le visiteur sur les raisons de son voyage. "Sais-tu qui je suis? Je suis le Chef du monde, je suis le point essentiel." Celle-ci est ma femme Ngondi (la lune), et eux sont mes enfants (Minanga,les étoiles). Le Bwiti est tout ce que tu as vu de tes propres yeux.

Après ce dialogue, la lune et le soleil se transforment en une très belle fille et un très beau garçon. Sans aucun avertissement, la lune et le soleil retrouvent leur forme originelle et disparaissent. Le tonnerre (Ngadi) est entendu et le calme revient partout. Les aînés le saluent avec fierté; ".Il a vu le Bwiti de ses propres yeux" et l'invitent à prendre place sur le côté droit du Temple, le côté des hommes et de la vie.

Le candidat est devenu un initié en découvrant le Bwiti à travers une autre réalité, celle de l'autre vie, où l'on accéde à la fois par la mort physique et par la mort initiatrice. A travers le rêve éveillé, il entrevoit, dans le présent, le passé et le futur, son propre être, humain, immuable dans son essence spirituelle et vivant sur deux plans d'existence.

Cependant, après les rites de passage, le nouveau membre doit être isolé du monde extérieur pendant une période d'une à trois semaines. Pendant ce temps, ses repas seront préparés et servis par une jeune femme qui a récemment enfanté, parce qu'il est considéré comme un nouveau né. L'initié a vu, il sait, il croit, mais comme tout Mitsogho, il ne fera ce voyage que deux fois,: pendant l'initiation et le jour de sa mort. Il est hors de question pour lui, de prendre de nouveau de l'iboga dans les mêmes conditions. Dorénavant, la plante sacrée sera seulement utilisée avec parcimonie pour "réchauffer le cœur" et pour l'aider "dans les efforts physiques ou les discussions."

Nous pouvons apprendre plusieurs choses de cette étude du Bwiti Mitsogho. En premier lieu, il y a quelques similarités frappantes entre l'initiation au Bwiti et les rites d'initiation franc-maçonniques. Le résultat final est le même, la connaissance du mystère de l'au-delà, que les maçons appellent le "sublime secret". L'initiation franc-maçonnique est précédée par la retraite du candidat pendant laquelle il est assistée par quelqu'un qui a déjà été initié. Ce dernier lui communiquera, alors qu'il le fait passer à travers une porte étroite, que l'initiation est une nouvelle naissance. Mais le plus étonnant dans le rituel maçonnique, sont les trois coups sur la tête avec un maillet, en souvenir de l'assassinat d'Hiram, l'architecte du temple de Salomon, par trois de ses compagnons à qui il avait refusé de révéler le "sublime secret". La seule différence entre les maçons et les adeptes du Bwiti est que ces derniers ont la certitude de connaître ce secret.

L'initiation au Bwiti, chez les Mitsogho, concerne essentiellement le passage de l'adolescence à l'âge adulte, devant la nécessité d'éliminer les éléments épigénétiques de l'enfance et de l'adolescence, afin de reprogrammer dans le jeune homme un nouvel ego correspondant aux normes culturelles de la tribu.

(source : L'ibogaïne en psychothérapie et dans la lutte contre les pharmacodépendances aux stupéfiants Robert GOUTAREL, Directeur de Recherche Honoraire au C.N.R.S.;

Otto GOLLNHOFER et Roger SILLANS, ethnologues, C.N.R.S.

(France, Centre National de la Recherche Scientifique)

 

Conclusion personnelle

Le Bwitisme Fang n'existerait pas sans les Mitsogho, et c'est du côté de cette ethnie que l'on trouvera le véritable sens du voyage d'Eboga. A se demander si cette plante n'est pas finalement un outil simple pour accéder à la Connaissance, même si l'on insistera jamais trop sur l'importance de se faire initier par des gens qualifiés. Toutes remarques d'ordres pratiques sont données dans un but exclusivement informatif.

 



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