*Donner au regard la profondeur de l'histoire - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

 

Lorsqu’on voit l'évolution des vécus religieux depuis un siècle, il y a deux glissements importants à ne pas manquer :

- Le glissement de l'autorité (ecclésiale, dogmatique) vers l'expérience, qui est considéré comme un bien par beaucoup de chercheurs spirituels.

- Le glissement vers l'Orient. Cela a été bien repéré par un auteur comme Frédéric Lenoir quand il analyse l'origine géographique des enseignements ésotériques reçus de façon directe, quelle que soit la validité qu'on attribue à ceux-ci. Au XIXe siècle, c'était surtout la Grèce, l'Égypte ou Israël. Mais avec la Société théosophique, le centre de gravité s’est clairement déplacé vers le Tibet et les Himalayas. C'est comme si le berceau des religions du Livre n’avait plus quelque chose de vraiment nouveau à dire du point de vue de ces enseignements spirituels. On a cherché encore au XXe siècle dans ce berceau un certain renouvellement à travers la science exégétique et archéologique, pour obtenir un regard quelque peu rafraîchi sur de vieux textes. Mais cela visiblement n'a pas enthousiasmé les ésotéristes et autres aspirants à la vie intérieure.

Beaucoup d'Occidentaux sont maintenant convaincus des bénéfices du Yoga, pour les avoir expérimentés sur eux-mêmes. Cependant, ce n'est que l’aspect le plus récent de la rencontre de personnes inspirées par les régions occidentales ou proche-orientales, comme le christianisme et l’islam, avec l'Inde. Les invasions islamistes dans la vallée du Gange et le centre de l’Inde entre le Xe et le XVIIIe siècle par exemple ont été particulièrement meurtrières ; on ne peut pas passer cela sous silence quand on veut évaluer de façon objective le rapport des monothéismes et de l'hindouisme-bouddhisme. Je parlerai souvent de ces deux religions en les reliant par un tiret, car elles proviennent du même berceau et ont interagit pendant plus de 1500 ans de façon féconde. On pourrait les désigner comme les ‘religions du Gange’. Le grand historien Arnold Toynbee parlait de deux blocs religieux, la judéité correspondant aux religions du Livre, et la bouddhéité comprenant à la fois bouddhisme et hindouisme. Son idée, c’est que l'hindouisme d'Inde a été tellement influencé par le bouddhisme qu'on peut facilement le regrouper avec les différentes formes du bouddhisme d'Asie sans faire de violence à l'histoire.

Nous sommes en train de fêter en France le centenaire de la séparation de l'Eglise et de l'État. A mon sens, il est hautement signifiant et symbolique qu’au moment où le pays était en pleine effervescence pour préparer cette loi, aux environs de 1900, Swâmî Vivékananda soit venu à Paris, puis ait résidé un peu en Bretagne. C'était tout simplement la fin de quinze siècles de monopole ecclésiatique, un verrou séculaire qui sautait, et une réelle ouverture possible à d'autres traditions religieuses, non seulement par les livres, mais aussi par le contact essentiel avec des maîtres vivants. De plus, se voir dans le regard de l'autre amène à perdre des conditionnements, et finalement à obtenir une vision plus réaliste de ce qu'on est. C'est pour cela par exemple que Montesquieu avait écrit au XVIIIe siècle ses Lettres persanes.

La situation en Inde à l'époque de Vivékananda était très particulière. L'hindouisme n'avait jamais été aussi faible, des indologistes comme Max Müller, qui, nous l'avons déjà dit, avait un fort préjugé missionnaire, avaient annoncé sa fin imminente. Les réformistes hindous devaient flatter jusqu'à un certain point le pouvoir colonial, sous peine d'être mis de côté, voire même envoyés au bagne. Maintenant, l'Inde est indépendante depuis un demi-siècle, est devenue une grande puissance économique, on parle de lui donner un siège permanent aux Nations unies, elle a envoyé récemment son 19e satellite dans l'espace, et les hindous sont aussi nombreux que l’Europe des 25, la Russie et tout le monde arabophone réunis. A cause de tout cela et de bien d'autres facteurs, l’hindouisme peut maintenant parler sans complexe d'infériorité avec le christianisme et l'Occident. Il en a non seulement le droit, mais le devoir vis-à-vis de l'humanité entière. Il s'agit de la seule grande religion originelle, et du seul polythéisme qui ait été assez fort pour résister aux agressions répétées des puissances monothéistes.

Il faut comprendre que le développement de l'Inde, qui effectue des percées en biotechnologie et fait tourner des centrales atomiques sans emprunts technologiques à l'Occident, ridiculise et en fait réduit à néant ce qu'on pourrait qualifier d'argument fondamental du monothéisme : "Nous sommes la religion la plus récente et donc celle du progrès, le polythéisme n'est qu'un reliquat de la préhistoire". Les hindous n'ont pas encore pris clairement conscience de ce glissement de paradigme, à cause des séquelles du traumatisme colonial et missionnaire, mais cela est en train de venir et à ce moment-là, le rapport entre les religions évoluera considérablement. Le présent livre n'est qu'un pas dans ce long pèlerinage.

Les sages hindous, polis et diplomates, se débarrassent de la question du rapport entre les religions en disant qu'elles mènent toutes au même but, qu’elles sont toutes égales, sarva dharma sambhava. Ils se gardent bien cependant de préciser à quel niveau ils les considèrent égales, et quelles sont celles qui pour arriver « au même sommet » passent par des précipices ou des marécages comme celui de l’intolérance et quelles sont les autres qui suivent par une route sûre. Par contre, pour les hindous de la masse, qui se souviennent des 80 millions de morts qu’ont provoqué huit siècles d'invasions musulmanes, le Dieu des monothéistes qui les a frappés à travers le sabre de l'islam ne vaut pas mieux qu'un criminel de guerre. Quel observateur objectif ne serait pas au fond d'accord avec eux ? L’arbre se juge à ses fruits.

En parlant de cela, il semble approprié d'établir une distinction en histoire des religions qu’un enfant même pourrait comprendre : entre les religions anormales, qui utilisent la violence physique, économique et psychologique pour assurer leur expansion et pour s'imposer là où elles n'ont pas été invitées, et celles normales, qui ne cherchent pas à se répandre par la force ou par toutes sortes de stratégies dignes du marketing. Les premières méritent d'être mises en quarantaine par une humanité évoluée, et d'être vigoureusement critiquées dans leurs fondations théologiques et scripturaires. L'intégrisme est comme un cancer dans le corps des religions, il devrait être normalement éliminé par ce système immunitaire qui s'appelle ‘ raison’. Par quel virus –sous forme de versets d'écriture ou de raisonnement théologique incitant à la violence – ce système raisonnable peut-il être perverti pour laisser se développer la tumeur fondamentaliste ?

Je sais bien qu'un certain nombre de gens essaient d'excuser les religions du Livre en disant que toutes les religions ont été violentes à leur heure, et que sinon elles n’auraient pas pu se développer. Justement, ce n'est pas le cas. Dans les relations entre hindous et bouddhistes pendant quinze siècles, il n'y a pas eu de violences ou de persécution motivées par la religion. Voici ce qu'en dit par exemple un penseur comme Aldous Huxley : « C'est en fait très signifiant que, avant l'arrivée des mahométans, il n'y avait virtuellement aucune persécution religieuse en Inde. Le pèlerin chinois Hiuen Tsang, qui a visité l'Inde durant la première moitié du VIIe siècle et a laissé une description circonstanciée de ses quatorze années de résidence dans le pays, établit clairement qu’hindous et bouddhistes vivaient côte à côte sans qu'il y ait eu de manifestation de violence. Chaque partie essayait de convaincre l’autre, mais c’était par la persuasion et l'argumentation, pas par la force. Ni l'hindouisme ni le bouddhisme ne se sont couverts de honte par quelque chose qui correspondrait à l'Inquisition ; ils n’ont pas été non plus coupables de telles injustices que la croisade des Albigeois ou de telles folies criminelles que les guerres de religion du XVIe et XVIIe siècles]".

« Le dossier des Portugais qui ont occupé les parties côtières de l'Inde montre qu'ils n'avaient rien à apprendre de leur correspondants musulmans. A.K.Priolkar, dans son livre The Goa Inquisition fournit des listes de 131 villages dans les trois îles de Goa, Salsete et Bardez avec 601 temples, tous de source officielle, qui ont été détruits par les chrétiens. Les franciscains et les jésuites ont été les plus actifs… différents vice-rois et les conseillers de l’Eglise publièrent des décrets qui bannissaient les prêtres hindous des territoires portugais. Les hindous étaient obligés de s'assembler périodiquement dans les églises pour écouter la prédication ou la réfutation de leur religion.»

Il est important d'avoir une perspective historique sur le rapport entre voie de la dévotion et voie de la connaissance. En Inde, on peut dire que la première mène naturellement à la seconde, un bon exemple de cela est par exemple l’Atma Ramâyâna, le ‘Râmayâna spirituel’ dont un autre nom est le Yoga Vashishta, écrit au Moyen-Age. C'est un texte pur de la voie de la connaissance, mais situé dans le cadre d'un enseignement du Rishi Vashishta à son disciple le jeune prince Râma, qui est lui-même le centre de la dévotion de nombre d'hindous. Par opposition, en Occident, on peut citer cette phrase qui résume la condamnation de l'Eglise envers Maître Eckhart : « Il a trop voulu en savoir sur les mystères divins. » La réponse de beaucoup de chercheurs spirituels à cette condamnation vient après huit siècles, c'est-à-dire à notre époque, et c’est la suivante : « Si vous, en tant qu’Eglise, ne voulez pas qu'on en sache trop sur les mystères divins, à quoi servez-vous comme religion ? Continuez votre chemin de votre côté ou fermez boutique,de toute façon nous continuerons notre voie par nous-mêmes »

On doit comprendre que si Vivékananda et à sa suite Gandhi ont insisté sur le fait que toutes les religions mènent au même but, c'était justement pour empêcher les conversions ; en effet, celles-ci devenaient par là même inutiles. Leur vision de la tolérance et de l'harmonie des religions étaient justement de confirmer dans leur propre tradition les hindous de l'époque qui étaient affaiblis.

L'« industrie » pour sauver les âmes nécessite des finances considérables : d’après un livre sur l'évangélisation, cela coûte « 145 milliards de dollars pour opérer le christianisme global ». L’Eglise a à ses ordres 4 millions de travailleurs chrétiens à plein temps, elle a 13.000 bibliothèques, 22.000 périodiques et imprime 4 milliards de tracts chaque année, elle fait fonctionner 1800 chaînes de radio et de télévision, elle gère 1500 universités et 930 centres de recherche. Elle a 250000 missionnaires étrangers ; et environ 400 institutions pour les entraîner. Et ce sont des chiffres d'un livre publié en 1989, il y en a certainement plus maintenant. Mais toute cette masse même pâlit quand elle est remise en question par une simple interrogation de Gandhi aux missionnaires, une minuscule demande : « Est-ce que toutes ces foules de convertis sont plus proches du spirituel ? Est-ce que leur conduite est meilleure ? »

Cette expansion chrétienne dans le Tiers-Monde est liée à une européanisation du monde, mais les hindous et les bouddhistes trouvent que celle-ci n'est pas souhaitable : elle correspond en effet globalement à une chute des valeurs humaines, familiales, sociales et spirituelles pour mettre en avant une culture de la consommation – on devrait dire plus exactement une sous-culture. Le monde entier qui pense au même moment aux mêmes stars du sport, de la chanson ou de la mode, à quoi ça rime ? Actuellement, les hindous et les bouddhistes d'Asie n'écartent pas la possibilité dans leurs pays d'une recolonisation économique et religieuse. Le fait qu’une moitié de la Corée du sud se soit convertie au christianisme depuis la seconde guerre mondiale représente un avertissement. L'Inde est quelque part protégée de par sa propre masse et de par la structure très solide de sa société brahmanique. Mais pour des petits pays comme le Sri Lanka, plus fortement occidentalisés, le danger est plus fort, et c’est normal qu’ils soient en alerte.

Il faut réaliser que ce qui est exporté dans les pays du Tiers-Monde est une forme réduite de christianisme d’après l'aveu même des grandes Eglises, c'est-à-dire l'évangélisme. Il propage par exemple le refus des découvertes de l'évolution, il est largement ridiculisé dans les universités américaines elles-mêmes, c’est-à-dire dans son propre pays d’origine. On le considère comme la religion des fermiers et des mangeurs de steak du sud des Etats-Unis. En plus de leur attachement sectaire à la théorie médiévale du créationnisme, les évangélistes envoient bien sûr tous les hindous en enfer sous prétexte qu’ils refusent la « guérison » qu’apporte Jésus. Quand ils ne nuisent pas franchement aux gens et leur font un peu de bien, cela peut être attribué de façon simple aux effets psychologiques de l’ambiance de groupe, il faut n’avoir vraiment aucune connaissance des lois du psychisme pour imaginer que ça vienne de Jésus. La pauvreté évangélique reste une vertu, mais ce qui est propagé dans le Tiers-Monde, c'est la ‘misère évangéliste’. On fait croire aux nombreux convertis qu’on doit tout attendre de Jésus, et on les rend dépendants à vie comme des mendiants. Les prêcheurs évangélistes et pentecôtistes jouent principalement sur le pathos religieux.

Entre celui-ci et le pathologique, le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il y a un lien logique ...


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