*Les missions, de quel droit ? - unisson06
spiritualité laique - Unisson06

 

« Un jour, un missionnaire est venu voir Gandhijî et lui a demandé : « Que pouvez-vous nous recommander pour nous guider ? » « Ce que je peux dire », répliqua Gandhijî, « c’est qu'il devrait y avoir moins de théologie et plus de vérité dans ce que vous dites et faites » « Pouvez-vous expliquer cela ? », le missionnaire demanda. « Comment puis-je expliquer ce qui est évident ? » remarqua Gandhijî. « Parmi les facteurs responsables des nombreuses contrevérités qui sont proposées dans le monde, le plus évident est la théologie. Je ne dis pas qu'il n'y ait pas de demande pour elle. Il y a une demande dans le monde pour beaucoup de choses douteuses.85[85] » Le Mahatma était gentil avec ce missionnaire, mais le fond de sa pensée exprimée en termes psychologiques plus actuels, c'est qu'il considérait que la plus grande partie de cette théologie représentait la rationalisation secondaire et joliment exprimée d'un délire fondateur.

En principe, il n'y a pas lieu de critiquer des institutions et crouyances religieuses, autant laisser à chacune d’entre elle le soin de faire travail qu’elle juge bon avec ses propres fidèles. Cependant, l'Eglise catholique est la plus grande entreprise missionnaire en Inde, nous l'avons vu, et son actions de conversion est largement basée sur son pouvoir matériel et financier dans un pays encore pauvre, elle représente donc un type d’exploitation qui n'est pas juste. Il vaut donc la peine d'examiner de façon plus précise quels sont les motivations et le mode de fonctionnement de cette institution. De plus, les missionnaires cachent bien sûr aux peuples du fin fond de l'Inde des problèmes importants comme la désagrégation actuelle de l'Eglise d'Europe. Cela aussi n'est pas juste non plus, et mérite donc un correctif dans ce livre qui sera publié, en plus de Paris, a priori à la fois à Delhi et à Colombo. Rappelons aussi que l'Institution catholique salarie 1 million et demi de prêtres et de religieux à plein temps : ils sont formés principaélement pour la défendre, et elle bénéficie de l'appui de 2 millions et demi de catéchistes. Il y a environ 10.000 articles au livre écrits chaque année par les chrétiens à propos des missions. Elle peut donc essuyer certaines critiques, elle trouvera toujours suffisamment de monde pour y répondre autant que faire se peut.
Ecclésiologie ou ecclésiolâtrie ?

Il faut que je redise au début de ce chapitre que je n'ai rien contre chaque chrétien en tant que personne ni contre ses efforts en vue de la perfection, mais en parlant au nom de l'hindouisme-bouddhisme du christianisme comme un système, oui, certes, il y a nombre de critiques bien-fondées à émettre.

Les Eglises excusent régulièrement leurs invasions missionnaires en Inde en disant qu'elles ne font que suivre leur voix intérieure, c'est-à-dire les ordres du Christ. Mais que signifie donc ce « droit divin » à conquérir la terre entière ? Quand on va regarder les textes de l'Eglise catholique sur elle-même, on ne peut qu'être frappé par la navette incessante entre deux propositions :

1) Croire en l'Eglise à cause de l'autorité des textes sacrés du Nouveau Testament (même si ceux-ci ont été démontés par les exégètes comme mêlés de façon tout à fait inextricable à des constructions de l'Eglise elle-même).

2) Croire dans ces textes à cause de l'autorité de l'Eglise.
Il s'agit donc d'un raisonnement parfaitement circulaire, fermé sur lui-même, qui ne peut jamais être contredit et donc, soit dit en passant, éminemment non scientifique. Dans ce contexte-là, on aurait envie de ne plus parler d'autorité, mais plutôt d'auto-rité, un droit à gouverner les autres qu’on s’est auto-octroyé – avec beaucoup de compassion et de grandeur d'âme …

Supposons qu'une société commerciale soit attaquée en justice par le BVP, le Bureau de Vérification de la Publicité, pour une campagne de vente mensongère, et que comme toute défense, elle ne puisse que ressortir un certain nombre de vieux tracts qu’elle avait publiés au début de cette campagne en disant : « Regardez ! Ce que nous disons est complètement vrai, d'ailleurs, la preuve, c'est que c'est marqué là ! »... Quand on regarde les choses objectivement, la situation de l'Eglise avec son ecclésiologie n'est pas meilleure. Ce qui frappe aussi des observateurs extérieurs comme les hindous, c'est que finalement, les chrétiens font beaucoup de christologie, mais peu de véritable théologie. Ils sont tellement préoccupés à prouver que le Christ est le seul intermédiaire valable du Divin qu’ils en oublient en quelque sorte le Divin lui-même. De plus pour les catholiques, et il y a évidemment l'obsession millénaire de défendre l'autorité du Pape qui a culminé dans la déclaration d'infaillibilité au Concile de Vatican I en 1869-1870. On pourrait dire au fond que l’Eglise est le résultat d'un mélange complexe de trois idolâtries, la christolâtrie, l’ecclésiolâtrie et la papolâtrie. De quel droit peut-elle partir en mission chez les idolâtres et détruire leurs symboles ?

Il est vrai que quand on lit l'enseignement de l'Eglise sur elle-même, on a une certaine expérience d’infini, mais c'est celle de l'infini de son complexe de supériorité. L’ecclésiologie est une construction typiquement fermée sur elle-même, nombriliste, l'autre et le reste du monde n’ont le droit d'exister que comme convertis potentiels. L'image qui vient à l'esprit à ce propos, c'est celle d'un nombril qui se serait tellement développé qu’il en aurait atteint la dimension d'une basilique ; ou encore, on pourrait comparer les théologiens qui travaillent au Vatican à peaufiner la ‘science ecclésiologique’, aux courtisans du Roi-Soleil à Versailles – ici en l'occurrence le Pape-Soleil– qui gagnent leur vie d’une façon peu glorieuse : payés pour flatter.

L’Eglise affirme officiellement et solennellement être inspirée par l'Esprit pour se décerner à elle-même des auto-certificats d'authenticité. Si l'on poursuit mathématiquement la courbe d'inflation des croyances exprimées par les dogmes catholiques –qui en 2000 ans a pu mener à celui de l'infaillibilité papale– on peut estimer que dans quelques siècles, peut-être 500 ans, si l'Eglise existe toujours, il y aura probablement un nouveau dogme affirmant que le Pape est le second fils unique de Dieu... Et l'on proclamera urbi et orbi la Sainte Quaternité : le Pape et son Eglise seront la quatrième personne de la Sainte Trinité. Après tout, une quaternité est plus forte, plus carrée et plus stable qu'une trinité, cela aidera donc la vocation missionnaire demandée par l’Esprit à l’Epouse du Christ, l’Eglise. D'un point de vue extérieur critique, le dogme de l’infaillibilité papale amène à penser que l'institution, comme une personne vieillissante, a besoin de supports supplémentaires, de béquilles et des chaises roulantes pour pouvoir encore se déplacer.

L’ecclésiolgie paraît bien être une maison construite sur le sable, le sable des raisonnements circulaires et pompeux du genre : « Par toute l’autorité que confère la Sainte Eglise, nous déclarons que la Sainte Eglise a toute autorité ». Globalement, l'entreprise de l’ecclésiologie est tout à fait comparable à ces systèmes douteux de publicité où une société crée de toutes pièces un jury soi-disant indépendant qui, comme par hasard, lui décerne au bout de quelques temps le premier prix de qualité pour ses produits tout à fait excellents... Ils sont à la fois juge et partie, et donc l'ensemble de l'opération n'a pas d'intérêt objectif. Si l’on a un bureau de vérification de la publicité pour les cigarettes, pourquoi n'en aurait-on pas pour ces organisations multinationales qui prétendent conquérir le marché mondial du religieux ?

Il y a une peinture en trompe-l'oeil, mais le "parler théologique" tient de la logique en trompe-l'oreille : on établit des raisonnements ronflants - alors que non seulement les postulats, mais aussi pratiquement chaque maillon de la démonstration sont en fait autant d'actes de foi - et on donne ainsi l'impression d'arriver à une conclusion d'une logique irréfutable. C’est pour cela que Gandhi avait un grand respect pour le christianisme des Béatitudes, mais n'aimait pas les théologiens : il voyait bien que leurs grands raisonnements pour arriver à des conclusions établies d'avance allaient contre un sens sincère de la recherche de la vérité. Ces théologiens ont en commun avec les courtisans que, a priori et a posteriori aussi d'ailleurs, ils seront toujours d'accord avec le Prince. C'est à la fois leur fonction et leur fonctionnement. Entre la question posée et la conclusion fixée d'avance, ils font bien sûr semblant de raisonner librement. D'où vient ce comportement ? De la peur. Et quelle est son origine ? La violence, elle encore, implicite dans le système : "Si vous osez dévier un tant soit peu, attention à vous..."

Officiellement, l'Eglise est là pour servir le Christ , mais on peut faire remarquer que le Christ lui-même est une construction savamment calculée pendant les premiers siècles pour servir en tout point les ambitions expansionnistes de l'Eglise, c'est donc lui qui est au service de celle-ci.

Les lecteurs français auront sans doute eu écho des grandes tensions dans lesquelles vit le clergé occidental à cause de la récession de la foi. Il faut savoir qu'en Inde elles sont pires, car la fonction du missionnaire est d'essayer de pousser de force dans l'esprit de 98 % de la population, des croyances et superstitions dont ils n'ont ni envie ni besoin. C'est le meilleur moyen pour passer sa vie entière en état de conflit sans fin : qu'y a-t-il de spirituel là-dedans ? Rien ! Ou alors, il faut définir le "spirituel" de façon simpliste et naïve comme tout ce qui augmente le nombre de membres de l'institution ou du groupe sectaire.

Le christianisme et l'islam se sont auto-décernés toutes sortes de qualités pour expliquer leur expansion. Mais si la réalité simple et vraie était que leur développement a été dû au contraire à un défaut, et à un seul, l’intolérance ? Du point de vue des pays du Tiers-Monde, l'expansion coloniale et missionnaire a pu avoir du succès principalement parce que les pouvoirs de l'époque avaient de meilleurs canons et plus d’agressivité. Grâce à cela, ils ont pu faire croire pendant un moment que leur religion était supérieure, mais cette illusion est en train de se dissiper comme le brouillard au petit matin. Dans ce sens, il est permis de sourire du nom du Code de lois qui forme le squelette rigide de l'Institution ecclésiastique : le Canon. Effectivement, celui-ci représente un argument massue pour justifier l'agression missionnaire, au moins du point de vue des agresseurs eux-mêmes.

En un sens, on peut admirer la facture d'un bulldozer, sa solidité et sa mécanique bien huilée, mais du point de vue de la végétation qu’il détruit, ou éventuellement d'animaux ou d'hommes écrasés par la machine, il n'y a rien d'admirable en elle, ils auraient préféré tout simplement qu'elle n’existe pas. De même, d'un certain point de vue, on peut admirer l'Eglise de Rome dans sa stabilité juridique et institutionnelle, ou peut-être louer le fait qu'elle dise toujours les mêmes choses et qu’elle ait toujours les mêmes constitutions depuis quinze siècles, mais pour ceux qui en ont été les victimes, la « machine » n'a rien d'admirable. En ce début de troisième millénaire, la mémoire de toutes ces cultures spirituelles et mystiques originelles détruites par les agressions chrétiennes et islamiques, se fait de nouveau entendre par ces représentants que sont le bouddhisme et l’hindouisme. Ce dernier est la seule grande religion originelle à avoir pu subsister et qui se soit développée véritablement sur son propre terrain, il a donc un rôle de porte-parole pour toutes les autres qui ont été annihilées, mutilées,
déformées par la désinformation ou parquées dans des réserves à indigènes pendant qu’on leur chapardait leurs terres. Il s'agit bien d’une Résurrection des morts, mais pas vraiment celle que l’Eglise attendait, ni du jour du Jugement qu'elle souhaitait. A la place de la gloire attendue, c’est plutôt la condamnation qui s’approche.


Le naufrage du Titanic

Quand j'ai cherché un titre de section traitant de la désagrégation actuelle des Eglises en Europe, cette image s'est imposée à mon esprit : en effet, il y a un siècle, le christianisme en Europe paraissait véritablement insubmersible. Ses « constructeurs » avaient fait d'ailleurs une publicité d’enfer à ce propos depuis qu'ils l’avaient lancé en grande pompe. Et pourtant, pourtant... On peut faire observer que finalement, l’Eglise a eu une ambition « titanique », pour ne pas dire titanesque, celle d'annexer Dieu lui-même pour elle toute seule : il se devait que sa chute soit aussi titanesque. Certainement, il peut y avoir encore de belles histoires d'amour dans le bateau en train de couler, mais on se doit quand même de conseiller aux amoureux d'avoir un oeil sur le canot de sauvetage ...

Actuellement, nous l'avons vu, le taux de réelle pratique hebdomadaire régulière est tombé à 2 % pour l'ensemble de l'Europe, à part la Pologne et l'Irlande. Même pour la ville de Rome, la tête de l'Eglise et sa capitale historique, le chiffre que j'ai lu est de 3 %. De plus, parmi ceux plus nombreux qui vont à l'église une fois par mois, si on les interroge sur les articles de foi les uns après les autres qu’ils partagent, le nombre de croyants au sens complet du terme tombe à la verticale.86[86] J’ai lu qu’un responsable des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes estimait avec son groupe qu’un jeune est pratiquant quand il va quatre fois au minimum à la messe par an. Cela paraît un critère fait surtout pour gonfler les chiffres de ‘productivité’, comme cela se fait assez souvent dans les entreprises. Et tout ceci sans parler des accommodements avec la vie sexuelle, courante non seulement dans la masse des chrétiens, mais aussi dans ce qui reste du clergé. Cela fait deux siècles que la Monarchie absolue a été rejetée par la Révolution française ; maintenant, il y a une autre révolution en cours, discrète et naturelle, mais non moins profonde : l'abandon de la Papauté absolue. L'Europe n'est tout simplement plus intéressée.

Aux États-Unis, on estime que l'Eglise catholique perd mille fidèles par jour. Les pays qui croient encore le plus au catholicisme sont ceux qui en ont besoin pour des raisons politiques et d'identité nationale : Pologne, Irlande et Liban. Ce simple fait trahit bien tous les problèmes temporels dans lesquels l’Eglise est emmêlée, qui mettent au second plan le but premier de la religion qui est un véritable progrès de l'individu. Cela explique aussi la lassitude du public européen en sens large par rapport à toutes ces complications dont il n'a plus besoin. Rappelons ce que j'ai dit au début de cet ouvrage : je parle au nom d'un milliard 200 millions d’hindous et de bouddhistes, mais on peut ajouter à cela au bas mot 400 millions d'Européens qui ont abandonné la pratique régulière parce qu'ils trouvent qu'il y a quelque chose "qui ne tourne pas rond" dans le système des Eglises chrétiennes ; ils seront sans doute contents de voir clarifier leur intuition à travers les explications de ce livre.

{Ce que montrent les sociologues des religions de façon incontournable, c'est que les Eglises d'Europe ne sont plus que les ombres de ce qu'elles ont été : D'où alors la question naturelle de la majorité de la population : "Vaut-il encore la peine de croire aux ombres ?"}

L'évolution actuelle du fait religieux met fin à la possibilité même d’ecclésiolâtrie : comment soutenir l'idée de progrès constant d'une Eglise vers le plérôme, l’accomplissement final dans la plénitude quand, après avoir eu le monopole religieux pendant treize ou quatorze siècles en Europe et avoir tout fait pour le conserver, elle en arrive à pressentir, non sans angoisse, qu’elle va bientôt passer dans le sens de la descente le cap humiliant des 1 % de la population qui continue encore à pratiquer régulièrement chaque dimanche ? On peut sans exagération appliquer à l'Eglise elle-même une image qu'elle a appliquée sans pitié aux autres religions qu'elle a agressées : elle s'est effondrée en Europe comme un colosse aux pieds d'argile. Juste retour des choses ?

Ce n'est pas que le christianisme européen se soit effondré sous les coups de boutoir d'un envahisseur extérieur, comme par exemple le bouddhisme en Inde au début des invasions islamiques. Il semble bien qu'ils soient décomposés de lui-même, comme un fruit tombé à terre et oublié là.

{Dans le domaine de la psychologie, il est bien connu que la fin d’un délire, en particulier d’idées de grandeur s'accompagne de dépression : le retour à la réalité est plutôt dur. N’est-ce pas ce qui est en train de se passer dans le clergé catholique : pour se soutenir le moral et pouvoir continuer, toute une partie de ses membres doit remplacer les succès apostoliques par des pilules d'antidépresseur.}

Je ne suis pas un lecteur de la Documentation catholique, mais il s’est trouvé qu’au moment où je préparais ce livre, j'en ai reçu le numéro d'octobre 2004 à titre d'exemplaire publicitaire. Il contenait un article intéressant du Père Timothy Radcliffe, l'ancien maître de l'ordre des Prêcheurs. Le titre en était significatif : Les prêtres et la crise de désespoir au sein de l'Eglise. Rendez-vous bien compte qu’il ne s'agit pas d'un tract laïcard et malveillant, mais de l'organe certainement le plus officiel de l'Eglise catholique en France. Nous pouvons citer le second paragraphe : « Nombreuses sont les raisons qui expliquent que nous puissions être démoralisés. L'Eglise traverse une crise de désespoir. Aux États-Unis plus qu'ailleurs peut-être [l'article reproduisait une allocution à un public américain], les catholiques apparaissent profondément divisés. La plupart des diocèses et des ordres religieux souffrent d'un manque de vocations. De nombreux prêtres sont partis, sans parler des terribles scandales de pédophilie et de la façon dont ceux-ci ont été traités. »

Après, notre Dominicain essaie d'encourager ses fidèles en leur disant qu'après tout, un chauffeur de taxi ou un avocat peuvent être démoralisés, mais cela ne les empêche pas de faire leur métier. Les prêtres devraient donc continuer à faire leur travail même s’ils n’ont plus le moral. Le Père Radcliffe parle ici en fait comme un chef d'entreprise impitoyable : "Arrêtez vos jérémiades, pas d'arrêt maladie pour déprime, la productivité avant tout !" Seulement, l'argument paraît faible, puisqu'on ne demande pas à des chauffeurs de taxi ou autres de communiquer la joie à ceux qui viennent leur demander de l'aide, par contre c'est ce qu'on attend d’un prêtre ou de n'importe quel autre enseignant spirituel. Le fait qu’ils soient démoralisés amène donc à une profonde et réelle remise en question. Le Père Radcliffe ajoute aussi assez habilement qu’après tout, l'Eglise a toujours été en crise, depuis l’époque même de la passion du Christ. Mais à ce moment-là, elle avait tout l'avenir devant elle, alors que maintenant, il se pourrait que celui-ci soit derrière. Cela fait un monde de différence.

Le Mahâtmâ Gandhi avait prévenu les missionnaires chrétiens : « Si vous continuez à vendre votre foi comme un produit commercial, votre spiritualité s'effondrera complètement. » Je pense également dans ce sens : ce qui se passe en Europe est un retour de bâton, un effet boomerang des efforts de conversion non-éthiques des populations du Tiers-Monde et des attaques, calomnies et tentatives de manipulation de l'information et de l'opinion contre les religions originelles. Vu d’Orient, on considère cela à l'évidence comme un retour de karma. Malgré le déploiement sur plusieurs siècles de toutes les gammes de la violence, militaire, économique, politique, idéologique, psychologique, livresque, oratoire, etc.... les missions dans beaucoup de pays ont été un échec. Au début du XXe siècle, il n'y avait pratiquement pas de pays qui soient officiellement fermés aux missionnaires chrétiens, mais maintenant, expérience faite, il y en a une soixantaine : est-ce un succès ? Ce reflux parallèle de la colonisation et des missions a semé le doute dans le christianisme européen, et ensuite, tout s'est passé comme dans les marchés financiers : quand la confiance est perdue, de plus en plus de gens retirent leurs actions, et ce de plus en plus vite : il y a un effet boule de neige ou de château de cartes qui mène à un effondrement quasi complet de façon imprévue. Le marché religieux a ceci de commun avec le marché financier qu’il repose au fond entièrement sur la confiance.

Est venue s'ajouter à tout cela ce qu'on pourrait appeler « le choc des Hutus ». Le prix de consolation dans les années 80 pour l'Eglise était que, bien qu'elle perdait beaucoup de monde en Europe, elle en gagnait en Afrique, et cela était présenté comme la jeune église innocente et pleine d'espoir. Mais là encore, il y a eu un effet boomerang inattendu, quant les Hutus à 75 % catholiques ont massacré les Tutsis aussi à 75 % catholiques en 1993, avec une férocité rarement égalée dans l'histoire. Pendant les quelques mois du génocide, on passait des chants chrétiens à la radio le dimanche matin, le clergé avait sans doute quelques scrupules à diffuser une messe complète, y compris le baiser de paix en direct. Bilan de la fête, environ un million de morts. La jeune église pleine d'espoir en Afrique s'est avérée être pire que celle en voie de disparition en Europe. C'est comme si une dernière béquille avait été fauchée. On peut rappeler à ce propos le mot d'humour plutôt sarcastique –mais avec un fond de vérité que les Hutus ont confirmé de façon spectaculaire– de Bernard Shaw en réponse à un évêque qui se vantait du nombre de convertis en Afrique : « Si vous convertissez tant de sauvages si vite, ce ne sont pas les sauvages qui vont devenir chrétiens, ce sont les chrétiens qui vont devenir sauvages.»

En dehors de tout humour, on peut expliquer la violence au Rwanda en partie par le fait que les populations ayant été converties de façon hâtive et sans être convaincues de leurs nouvelles croyances, se sont trouvées en réalité devant un vide de conviction. A cause de la propagande missionnaire ils ne pouvaient plus croire aux anciennes valeurs, et n'avaient eu ni le temps ni sans doute l’envie de prendre vraiment au sérieux les nouvelles ; la nature ayant horreur du vide, c'est une tempête de violence qui s'est engouffrée dans l'espace libre. Certains scénarios d'avenir de l'Eglise en Europe ne sont pas très réjouissants : une communauté de vieilles dames, qui vieillissent en moyenne d'un an chaque année, se retrouvent à la messe autour de leur nouveau curé de paroisse, un Hutu fraîchement arrivé du Rwanda. Les mauvaises langues disent qu’il est là pour se protéger du Tribunal Pénal International de La Haye, mais Monseigneur a dit qu'il ne fallait pas écouter les mauvaises langues, qu’il fallait avoir une foi comme les petits enfants… Pour sa messe d’installation, il prononce un sermon édifiant sur le thème de Noël : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté »… C'est une caricature bien sûr, mais elle révèle malgré tout un problème sous-jacent bien réel.

Le succès considérable du roman de Dan Brown, le Code Da Vinci, conçoit d'accord ou non avec les détails de ce qu'il présente de toute façon comme un roman, confirme l'intuition d'Ernest Renan et de bien d'autres avant et après lui : l'Eglise catholique est une secte qui a réussi ; derrière ses allures d'objectivité religieuse pontifiantes, il y a des manipulations d'idées et de pouvoir typiquement sectaires. Ce qu'il y a de nouveau, c'est que cette idée de base répand dans le grand public aujourd'hui, en particulier par des romans comme celui de Brown. Que cela fasse plaisir ou non, c’edst un fait sociologique.

Pour en revenir à l'Inde, pourquoi cette fébrilité missionnaire envers les hindous, {alors qu'en Europe, l'Eglise est de plus en plus comme une coquille vide rejetée sur la plage de l'histoire par l'océan du Temps ?} Ne serait-ce pas par compensation ? Les Eglises, ne pouvant supporter l'idée que leur continent de naissance, l'Europe, n'a plus besoin d'elles, imaginent ou font croire que l’Inde les attend à bras ouverts. Je suis depuis presque vingt ans Inde, et si je peux dire quelque chose en son nom, c’est que celle-ci attend surtout une chose, c’est que les Eglises quittent le pays, et mettent ainsi un point final à cette phase douloureuse qu’a été la colonisation. Le besoin de compensation ecclésiale ne tiendra sans doute pas devant l’épreuve de réalité indienne.

Une image qui m'est venue à l'esprit très souvent en étudiant cette question des missions chrétiennes en Inde, c'est celle des médicaments qui ont été identifiés comme toxiques ou inutiles en Occident, que les gouvernements font retirer du marché là-bas, mais que les laboratoires écoulent dans les pays du Tiers-Monde où les lois sont moins strictes, afin de terminer leurs stocks invendus. Est-ce que certaines formes de croyances chrétiennes ne correspondraient pas à ce genre de médicaments ? Après tout, qu’est-ce que viennent ‘trafiquer’ les Eglises en Inde et en Asie alors qu'elles auraient tant à faire dans leur continent d'origine ? Elles pensent visiblement que ces régions du monde ne sont qu'un immense champ de blé tout plat, et qu'il faut aller de l’avant vers lui en suivant la parole de Jésus que nous avons déjà cité : La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. En des termes plus modernes, est-ce que les institutions ecclésiales mériteraient le nom de moissonneuses-batteuses ? Et que va-t-il advenir de ceux qui ne veulent se laisser ni moissonner, ni battre, ni ligoter en gerbes, ni engranger en tas, ni broyer au moulin, ni cuire au four et finalement ni manger par des gens qu’ils ne connaissent pas a priori et qu’ils n’ont jamais invités ?


Papo-manie ou papa-manie ?

Je termine de rédiger ce livre en avril 2005, date à laquelle l'Eglise catholique a eu un changement de pape. Je ne souhaite pas écrire sur les mérites et des démérites de l'ancien et du nouveau, après tout c'est une affaire qui intéresse a priori les catholiques et ne me concerne guère. Je voulais simplement souligner quelques aspects psychologiques de la croyance même au système de la papauté et, qui sont ressorties de façon particulièrement nette ces derniers temps. Si l’on veut comprendre en profondeur le comportement des missionnaires souvent nuisible à l'harmonie des communautés religieuses dans les pays où ils sont actifs, il faut examiner de façon objective la psychologie d’une de leur croyance centrale pour ceux qui s'en catholique. Je parle de leur obéissance au système de la papauté. : d’un point de vue raisonnable, on est bien obligé de poser la question du pourqoui de cette dépendance à vie de plus en plus anachronique dans un monde qui se voudrait moderne. De plus, ces mêmes missionnaires emploient souvent l’euphémisme plutôt paradoxal de "théologie de la libération", ce qui revient à dire : "Vous êtes libre, vous avez même le choix entre vénérer le pape ou simplement lui obéir." Encore une fois, je rappelle que je ne critique pas pour le plaisir de critiquer, mais je poursuis le fil directeur de ce livre, qui est de questionner la mpotivation centrale qui a mené à l'établissement des missions chrétiennes par exemple en Inde et à toutes les violences psychologiques et parfois physiques qui en ont découlées.

Je suis bien conscient cependant de ce que les catholiques peuvent penser au fond d'eux-mêmes : "C'est grâce à la papauté que nous avons été suffisamment unis et forts pour résister aux invasions musulmanes qui ont été et sont encore une menace importante pour nous, surtout quand les musulmans étaient relativement unis par exemple sous le califat d’Istambul." C'est vrai historiquement, mais c'est triste spirituellement : pourquoi définir son fonctionnement religieux indéfiniment par la peur, voire par la haine de l'autre ? Ne retrouve-t-on pas là une paranoïa profondément incrustée et figée par l'histoire ?

En italien, qui après tout est la langue du pays où résident les chefs de l'Eglise, pape est papa s'écrivent tous deux papa, il a seulement l'accent sur le a final pour signifier le français "papa". Ce simple glissement de l'intonation n'élimine pas la communauté sémantique qui en dit long. On a observé durant la dernière maladie du pape et après sa mort chez nombre des catholiques une poussée d'infantilismes psycho-spirituel intéressante. Le pape va mourir, le pape est mort... Nous n'avons plus de pape- papa, de 'papa-papà' comme diraient les italiens, quelle angoisse ! Mais heureusement, le Père tout-puissant, dans sa grande miséricorde, veille du haut du ciel à ce que ses enfants ne restent pas orphelins et aient un nouveau papa terrestre
le plus vite possible, et moins de trois semaines, le tour était joué, il était là : le pape est mort, vive le pape !

Les papomanes seraient-ils aussi papamanes? Dans l'évolution naturelle, psychologiquement saine d'un enfant, la mort de son père lui offre une chance de devenir plus adulte, il en va de même pour un disciple lorsque son maître quitte son corps; dans le système catholique, il semble que cette évolution ne soit ni souhaitable, ni surtout souhaitée. Quelles que soient les mérites ou démérites d'un pape ou d'un autre, le système médiatique qui est tissé autour de lui évoque clairement celui d’un un régime totalitaire : dans un monde de surinformation morcelé, éclaté, le bien-aimé dictateur se fait voir partout et donne son avis à propos de tout, et il procure ainsi à la masse par son omniprésence sur les ondes un sentiment de pseudo-unité rassurant. On pourra lire à ce propos des réflexions profondes du pasteur suisse Max Picard qui a écrit Le Monde du silence,87[87] après la seconde guerre mondiale, pour comprendre ce qui s'était passé. Le fait que le Pontife répète indéfiniment les mêmes sortes de choses, du genre : "faites-moi confiance, et tout ira bien, sinon…tout ira mal !" ne peut que renforcer le sentiment plutôt illusoire de sécurité chez ses fidèles. Quant à savoir pourquoi un grand nombre de gens se sentent bien dans cette sorte d'infantilisation savamment orchestrée par les médias catholiques, il faut le demander au psychisme humain lui-même, qui a ses points faibles.

Sans vouloir dans les détails de l'action du dernier pape, je trouve juste la réflexion du philosophes Régis Debray qui s'intéresse aux religions. Il explique qu'à cause de sa mise en avant médiatique, Jean-Paul passe du stade de l'icône à celui de l'idole, et cela pose question pour le sens du fonctionnement global de l'institution88[88]. La papolâtrie pratiquée dans l'Eglise paraît bien 90 % politique, et seulement 10% spirituelle.

Parmi un certain nombre de catholiques eux-mêmes, on a reproché à Jean-Paul II son double langage dans son rapport avec les autres religions. Il a fait quelques gestes et déclarations symboliques et médiatiques, comme la rencontre d'Assise en 1986, mais le désir d'effacer les autres religions de la face de la Terre par des missions systématiques et planifiées n'a pas bougé. Les hindous en sont victimes, ainsi que les bouddhistes d'Asie qui sont trop confiants. Les musulmans, eux, se méfient après quatorze siècles de fréquentation du christianisme, et donc les missions chrétiennes en milieu d'islam restent comme d'habitude un échec. Quand les hindous ou bouddhistes voient un milliard de fidèles apparemment réunis autour d'un même credo et d'un même leader, ils sourient car ils considèrent simplement cela comme "trop beau pour être honnête" L'uniformité appatrente cache un nombre considérable de répressions cachées et de violences intimes.

L'expansion missionnaire maximale pendant la colonisation a été pareille à un ballon de baudruche gonflé au-delà de ses capacités par un petit garçon en train de jouer sans faire attention : il a fini par exploser, laissant l'enfant tout penaud et ayant du mal à réaliser ce qui est arrivé. Le mot "catholique" que s'est attribuée à ele-même l'Eglise n'est-il pas le signe de cette hubris, de cette mégalomanie qui, dans la tradition grecque, finit toujours par être punie justement par le destin.

Une des raisons pour lesquelles on peut observer de nombreux signes d'essoufflement dans l'Eglise a près deux mille ans, c'est qu'elle est fondée sur un phénomène personnel, Jésus. Et le fait est que 'personnel' et 'éternel' ne vont pas bien ensemble. La loi générale, c'est qu'une apparition personnelle est remplacée par une autre, et ainsi de suite, comme les générations qui se succèdent, c'est-à-dire que le personnel n'est pas intrinsèquement éternel, même si les dévots voudraient qu'il le devienne L'archétype du Dieu personnel a partie liée avec, est influencé par celui de la monarchie absolue et les deux ne peuvent que s'éroder dans le temps avec le fonctionnement démocratique qui se répand sur notre planète : voici le véritable tsunami religieux et spirituel de ce début du XXIe siècle. Il semble globalement irréversible, même s'il y a des pays comme les États-Unis où la recrudescence de la peur renforce momentanément et jusqu'à un certain point la croyance dans la religion du Dieu personnel. Cependant, cette tendance globale donne d'un seul mouvement un "coup de vieux global" aux trois religions du Livre. Celles-ci sont très fières de leur enracinement dans l'histoire et de leur naissance avec un fondateur, mais comme le dit la sagesse immémoriale de l'Orient, ce qui est né est obligatoirement destiné à disparaître un jour ou l'autre. Qu'on ne prenne pas cela pour une critique de ma part, c'est seulement le rappel d'une Loi. Ce qu'il y a d'exact dans une religion persistera de toute façon sous forme d'une Justice, d'une Justesse intemporelle, le reste s'évanouira.

L'expansion missionnaire maximale pendant la colonisation a été pareille à un ballon de baudruche gonflé au-delà de ses capacités par un petit garçon en train de jouer sans faire attention : il a fini par exploser, laissant l'enfant tout penaud et ayant du mal à réaliser ce qui est arrivé. Le mot "catholique" que s'est attribuée à elle-même l'Eglise n'est-il pas le signe de cette hubris, de cette mégalomanie qui, dans la tradition grecque, finit toujours par être punie justement par le destin.


Revenir à Apollonius

A la fin de cette partie sur le droit ou non-droit aux missions, nous pouvons revenir à l'époque de l'origine du christianisme pour donner plus de perspective et profondeur temporelle, historique à notre propos : Apollonius de Tyane est né pratiquement en même temps que le Christ, c'est-à-dire en l'an 4. C'était un grand sage du monde grec, un enseignant de l'école de Pythagore, un grand ascète, célibataire et végétarien. Il était contre toute forme de cruauté envers les animaux ; dans ce sens, et pour être cohérent avec lui-même, il ne portait sur lui aucun produit d’origine animale, il se revêtait seulement de lin et portait des chaussures en écorce d'arbre. Il protestait contre les spectacles de gladiateurs.

Apulée le mettait à l'égal de Zoroastre et de Moïse. Lampridius nous dit qu’Alexandre Sévère incluait Apollonius avec Abraham et Orphée parmi ses dieux du foyer. A cause de cette popularité même, il est devenu un nom détesté des chrétiens. C'était un grand thaumaturge. Hiéroclès, proconsul de Bithynie sous Dioclétien (décédé en 305), cite les miracles d'Apollonius pour montrer que le merveilleux n'était pas la propriété à privée du christianisme. Augustin ne dit pas de mal de lui, mais rabrouait ceux qui le considéraient l'égal de Jésus, c’était dire sa popularité encore à cette époque. Il a voyagé en Inde où il a rencontré deux sages qui sont devenus ses maîtres, Iarchus et Phraotes. Il témoigne qu'ils étaient les deux seuls êtres humains qu'il considérait comme dieux et dignes d'être appelés ainsi. Il voyageait d'un sanctuaire à l'autre et disait : « Aucun des Dieux ne me refuse, ils me laissent partager leur toit. » Apollonius représente finalement un sage dans l'enseignement et la vie duquel on ne décèle aucune trace de paranoïa. Dans le contexte de ce livre, il est utile de le signaler. Il a conseillé à l’empereur romain Euphrates ceci : « Rapproche-toi et poursuis la fréquentation des personnes qui vivent en accord avec la nature. Mais évite cette sorte de gens qui prétendent être inspirés : des hommes de ce type ont tendance à raconter des mensonges à propos des Dieux et nous poussent à accomplir bien des actions stupides. »


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