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Voie Spirituelle Laïque
Histoire et tradition

par Michael Abitbol

Il est conseillé, avant d'engager la lecture des textes à venir, d'avoir lu au moins les deux textes suivants, afin d'avoir déjà clarifié quelques notions :

Manifeste pour une spiritualité laïque - cliquez-ici

La spiritualité laïque - cliquez-ici

Etymologiquement, laïque viens du latin « laicus », lui-même issu du grec « laikos » qui signifie « qui appartient au peuple », se détachant ainsi des organisations religieuses. Par la suite, le terme « laïque », puis « laïcité » prendra toute son importance avec la loi de séparation de l'église et de l'état en 1905. La constitution de la cinquième république énonce dans l'article 1 : «  La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.  »

La laïcité bien comprise permet ainsi la tolérance entre les religions et un axe de neutralité vis-à-vis des directives politiques de l'état. Ce qui nous anime n'est quant à nous pas d'ordre politique, ce qui nous parle dans la notion de laïcité, c'est l'universalité et la tolérance, l'unité dans la diversité. Nous pensons par ailleurs, que la spiritualité, tout comme l'amour et la sagesse, ne peut être le monopole de groupements ou d'organisations. Voila pourquoi nous avons associé spiritualité et laïcité ; notre chemin va dans le sens de la synergie que permet ces deux idées.

Une voie spirituelle laïque est avant tout un chemin de tolérance, nous ne s'opposons aucunement aux religions et spiritualités du monde. Nous souhaitons avancer avec elles, vers l'établissement d'une compréhension commune de l'intuition spirituelle en l'humain, et de la richesse des diverses manifestations culturelles de celles-ci. Comme il sera détaillé dans les textes qui suivront, nous verrons que par delà la diversité des rites, croyances, par delà les formes extérieures, il existe un fond commun qui donne vie à toutes les approches, transcendantes ou immanentes, de part le monde. Notre chemin n'est pas non plus un syncrétisme, ni un bricolage spirituel avec les autres traditions. Nous respectons chaque chemin, et le fait que chacun est complet en soi, s'il est bien vécu. Ainsi vous ne verrez pas ici de termes issus d'un folklore qui n'est pas le notre, mais l'utilisation d'une terminologie, des concepts et de pratiques qui sont en harmonie avec la culture au sein de laquelle nous nous insérons.

Le site de la tradition bouddhique Kadampa énonce ceci :

« Les enseignements de Bouddha, ou « Dharma », sont comparés à une roue qui se déplace de pays en pays, s'adaptant à l'environnement et aux inclinations karmiques de leurs habitants.

Les formes extérieures de la présentation du bouddhisme peuvent changer selon les différentes cultures et sociétés, mais son authenticité essentielle est assurée par la continuité d'une lignée ininterrompue de pratiquants accomplis.

Il est dit que les enseignements de Bouddha sont comme une précieuse roue parce que, dans toutes les contrées où ces enseignements sont dispensés, les habitants ont la possibilité de contrôler leur esprit en les mettant en pratique. »

On peut aisément comprendre en lisant ceci pourquoi le Dalai Lama soutien activement l'émergence d'une « Spiritualité Laique » en occident. Une voie d'éveil qui soit totalement adaptée au temps et au lieu dans lequel elle prends vie.

La voie spirituelle laïque peut être un terrain de réunion entre les diverses traditions, chacun peut étudier ou pratiquer ce chemin, tout en pratiquant très librement sa religion. Notre souhait serait de rassembler les pratiquants du monde entier, dans le partage de leurs expériences au sein de leur propre tradition. Nous pensons que tous les chemins, de cœur et d'esprit, offrent au monde la diversité dans l'unité. Si les approches littéralistes des traditions opposent, une compréhension intérieure des textes unifie toujours. Ainsi il a toujours existé des courants intérieurs au sein des traditions, avec des femmes et des hommes qui vivaient l'esprit par-delà la lettre. Ce sont justement ces êtres que nous souhaitons réunir autour d'un partage en esprit de leur vécu à la source de toute vie.

Dans le titre, il est question d'histoire et de tradition ; je vais essayer de développer synthétiquement la filiation qui existe, entre notre approche « moderne » et celle des traditions plus anciennes.

Si l'on remonte assez loin dans le temps, les premières expressions de la spiritualité humaine étaient proches du chamanisme, c'est-à-dire qu'elles avaient un lien fort avec la nature et le cosmos. La nature étant, par essence, la même pour tous, l'unité spirituelle de ces traditions découlait dans le monde. Par la suite, les religions antiques conservèrent cette reliance avec la nature et le cosmos, tout en commençant à élaborer une connaissance de l'humain et des lois de l'univers plus structurée. Les civilisations chaldéennes et égyptiennes furent, en occident, le terreau d'une profonde spiritualité qui influencera par la suite les autres religions à venir. Par-delà les formes rituelles, ce qui motivait les prêtres et initiés de ces chemins étaient la connaissance de soi. Le dépassement de la dualité inhérente à l'humanité, vers une union avec le principe divin ou cosmique. Si les peuples s'occupaient bien trop souvent d'idolâtrie, les pratiquants plus intérieurs de ces chemins savaient bien quant à eux que les statues des dieux et leurs rituels consistaient en des symboles et archétypes fondamentaux de la psyché humaine, nécessaires à la connaissance de l'être, tout comme nous le retrouvons dans l'hindouisme par exemple. De nombreux courants initiatiques émergèrent, soit en parallèle des grands courants religieux, soit au sein même des religiosités. Ils purent insuffler à chaque époque une compréhension nouvelle à l'ensemble, de part le fruit même de leur cheminement intérieur.

Vers la fin de ces grandioses civilisations antiques, des courants se formèrent à leur suite ; ainsi le Judaïsme émergea, et avec lui la grande science kabbalistique que Moise avait étudié en Égypte et en Chaldée et qu'il transmis à son peuple naissant. Puis, dans même esprit de transmission, de grands philosophes grecques comme Solon, Pythagore ou Platon vinrent étudier eux aussi en Égypte, et créèrent par la suite des écoles de sagesse. Le courant de l'hermétisme prit ainsi son ampleur, mais aussi bien la Kabbale juive que la Cabbale hermétique offraient une connaissance universelle, dépassant de loin les fondements temporels associés aux impératifs politico-militaires de l'époque. Ainsi, à Alexandrie il subsista longtemps des écoles de sagesse ou initiés de la kabbale juive, du néo-platonisme ou du gnosticisme se côtoyaient avec respect et sagesse. Ammonios Saccas fonda lui aussi une école de sagesse à Alexandrie et eu comme principaux élèves aussi bien un des pères du christianisme comme Origène et aussi un grand philosophe grec comme Plotin. Preuves de la grande ouverture d'esprit qui régnait en ces temps, mais cela était aussi dû au fait que la sagesse et la connaissance de soi étaient placées au-dessus de toutes spéculations idéologiques. La chute de l'empire romain plongea pendant un temps l'humanité dans l'obscurité. Ainsi les enseignements libérateurs n'étaient pas bien vus et les initiés devaient donc voiler leurs enseignements, en attendant des jours meilleurs. En Perse, l'héritage de la civilisation chaldéenne permis l'avènement du zoroastrisme, puis de l'islam qui hérita de la gnose néo-platonicienne et de la mystique Zoroastrienne pour élaborer sa propre mystique. Le soufisme s'inséra au sein de l'islam et créa, avec ses diverses influences, une voie favorisant l'universalité du cœur. Au sein du christianisme, il a existé des voies mystiques qui ont su dépasser le dogme réducteur pour mettre en avant l'union du cœur et de l'esprit.

La révolution du siècle des lumières permis de sortir d'un certains cléricalisme qui devenait trop pesant. Ainsi, on pu redécouvrir les sagesses antiques et s'ouvrir aux spiritualités de l'Asie qui conservaient, depuis des millénaires, des enseignements universels très précieux. Aussi bien le taoïsme, l'hindouisme ou le bouddhisme ont su développer des voies de connaissance intérieure d'une prodigieuse profondeur libératrice. Privilégiant davantage la connaissance directe en soi que la théologie spéculative. Depuis le début du 20 ème siècle, l'occident s'est ouvert à ces profondes sagesses de l'orient qui ont permis de réveiller la même sagesse qui sommeillait au sein du patrimoine occidental. L'orient n'avait pas cédé autant que l'occident à la lettre, et sa compréhension de l'esprit restait encore vivante. Voila pourquoi de nombreux sages vinrent à nous et créèrent une profonde prise de conscience. Ce fut un Romain Roland qui écrivit l'évangile universel en rencontrant Swami Vivekananda, puis le père Henri le Saux qui suivi l'enseignement de Ramana Maharshi, ou plus récemment Mathieu Ricard qui devint un fidèle du Dalaï Lama.

Le résumé pourrait être bien plus détaillé, mais je tenais juste à brosser un premier tableau, afin de montrer que de tous temps il a existé des chemins qui mettaient en avant la connaissance intérieure. Que ce soit la Kabbale dans le judaïsme, la gnose chrétienne, le soufisme en Islam, l'hermétisme, le néo-platonisme les divers chamanismes, les écoles de bouddhisme et de taoïsme ésotérique (c'est-à-dire intérieur, en opposition avec exotérique, extérieur), l'Advaita Védanta pour l'hindouisme. Mais aussi tant de philosophes, d'ici et d'ailleurs, qui dans leurs enseignements ont su sans cesse aller au bout d'eux-mêmes pour élargir leur vision du monde et de l'être au monde.

Ainsi voici notre héritage, notre tradition ; je souhaiterai clarifier ce que nous percevons dans la notion de tradition. Du latin traditio, tradere, de trans « à travers » et dare « donner », « faire passer à un autre, remettre » là aussi tradition peut avoir deux aspects majeurs. L'un est exotérique, le sens est un lien avec une transmission, une lignée ininterrompue depuis un fondateur. Ce lien externe peut être lié au nom, au lignage d'une ethnie et souvent aussi à certains aspects conservateurs de ce fait. Cet aspect exotérique de la tradition amène malheureusement des rejets aux autres apports spirituels, et aussi à une cristallisation du moi autour d'un enseignement. La compréhension ésotérique de la tradition, quant à elle, n'est pas liée à la notion de temporalité, car ici il est question justement de connaître l'absolu, intemporel par nature. En ce sens (et cela a souvent été le cas dans le cadre des écoles de sagesse), la lignée peut en apparence être interrompu à une époque ou une autre, en rapport avec les persécutions que subissaient certaines écoles. Je parlerai, en ce qui concerne l'occident, principalement des persécutions du catholicisme romain perpétrées depuis la fermeture des écoles à Alexandrie, au 4 ème siècle par l'empereur Théodose. En ce sens, la tradition fut certainement occultée par souhait de se préserver du bûcher, avant de réapparaître plus officiellement à la renaissance florentine. En ce sens, toute tradition ésotérique par nature intemporelle peut, à tout moment, être ravivée par celles et ceux qui renouent avec l'esprit même de ces traditions. Tous comme dans les évangiles la circoncision de cœur est préférée à celle du corps, en ce sens la tradition en l'esprit ne doit t-elle pas obtenir une place privilégiée ?

Voici donc pour ces raisons, et d'autres qui seront développées plus loin, comment nous appréhendons la notion de tradition. Il serait intéressant aussi de mettre au clair cette opposition que l'on retrouve parfois entre tradition et modernité. Je pense que là encore, l'opposition existe quand nous percevons les choses du dehors, exotériquement, mais si nous rentrons en nous-même, nous vivons un lieu ou les paradoxes apparents ne le sont plus. S'il est vrai que la pensée moderne est très emprunte d'un certain matérialisme, il est des penseurs, écrivains, scientifiques ou artistes qui ont su perpétuer cette notion de spiritualité en l'humain. Spinoza, Schopenhauer, Goethe, Kipling, Victor Hugo, Bergson, St Exupéry, Roman Roland , David Henry Thoreau, Albert Einstein, Edgard Morin , André Comte-Sponville, pour ne citer qu'eux. Preuve en est que le spirituel n'a pas toujours été associé au religieux et que par essence, il s'en libère. Apprendre à se connaître est d'autant plus indispensable pour les « modernes » qu'il ne l'était pour les anciens, et la crise existentielle de notre monde nous le crie chaque jour. La quête de sens est une quête de soi et non un prêt à penser, et en France nous avons aussi la chance d'avoir eu une belle tradition de libres penseurs qui ont combattus les dogmes les plus sclérosants. Peut être qu'un dialogue ouvert entre les esprits dit « traditionalistes » et les esprits dits « modernistes » pourrait déboucher sur un chemin hérité de l'essence même de ces deux axes. C'est ce que nous proposons quand nous exposons une voie spirituelle laïque, elle est spirituelle et traditionnelle dans sa compréhension de l'humain, mais aussi moderne dans son intégration de la sagesse d'aujourd'hui et de son adaptation aux besoins de ses contemporains. Il semblerait que les traditions du passé aient du mal à s'adapter à la modernité ; notre monde n'est plus le même, c'est un fait. Nous pensons qu'au lieu de languir un âge d'or passé, il serait enrichissant pour tous de voir comment cet âge présent peut être lui aussi en or. Et transmuter le plomb de la chape qui pèse sur l'humain (aussi bien en terme de pollution physique qu'idéologique) en or est un travail qui demande des outils, une méthode et une direction, « sans but, nulle part tu arriveras » dit le proverbe. Le but ici n'est en aucun cas une fin mais un moyen ...

Au début était le verbe, dit la bible, et ce verbe créateur pourrait énoncer :

« Connais toi, toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux »

Cette phrase que Socrate avait aperçue sur le temple d'Apollon a motivé toute son existence, emprunte de sagesse et de beauté. Elle est aussi le sel du chemin que nous arpentons, ni un dogme, ni une sentence imposée, mais une simple phrase qui résonne la liberté.

La voie de la spiritualité laïque est, en essence, non duelle comme le sont d'ailleurs toutes les traditions intérieures précitées. Cette notion sera clarifiée dans un texte prochain, car elle est l'enracinement profond du chemin menant vers soi-même. L'aspect laïque du chemin, c'est-à-dire universel ne peut concevoir justement cette dualité, cette division qui est une triste réalité dans notre monde. Ainsi, c'est une voie de ré-union avec soi-même, d'unification entre son être et la vie même, découlant naturellement vers une réconciliation avec l'autre en face, par-delà la différence.

Chacun peut suivre la voie du soufisme, du bouddhisme ou du chamanisme amérindien par exemple, tout en venant avec nous échanger sur sa pratique. Car Dieu est par essence UN et celui ou celle qui a touché cette unité en soi, par l'aboutissement de son parcours, peut la vivre pleinement avec l'autre. Si je puis utiliser une métaphore, nous pouvons voir Dieu ou l'absolu comme une île en plein océan. Chacun des aspirants à la vie sur cette île part d'une terre de départ (qui est sa culture, sa religion respective), il prend un moyen de locomotion qui lui est propre (ceci est l'enseignement qu'il choisit), puis après avoir tracé un itinéraire (la méthode employée), il va parcourir celui-ci. Ainsi, peu importe la nature de l'embarcation ou le tracé de l'itinéraire, une fois que l'être est arrivé sur l'île avec les autres ; aussi bien la terre de départ, l'embarcation et l'itinéraire n'ont plus d'importance première. Si, chacun intègre pleinement la sagesse de cette métaphore, il peut comprendre que tous les chemins sont respectables et que les querelles entre les types d'embarcations, les tracés d'itinéraires n'ont plus lieu d'être une fois la connaissance de l'unité qu'offre l'île d'arrivée ; le but final, la réalisation de soi.

Comme vous avez pu le constater, notre approche ne se veut pas être une nouveauté de plus dans le marché du tourisme spirituel qui terni tristement les voies de libérations authentiques. Je souhaiterai par là aussi adresser un message à certaines mouvances aujourd'hui en vogue, qui prétendent apporter quelque chose de nouveau et au nom de la nouveauté balayent ce qui a été. Voici pour illustrer mes propos un extrait de l'ancien testament au chapitre 1 de l'Ecclésiaste :

« […] Ce qui a été, c'est ce qui sera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. S'il est une chose dont on dise : Vois ceci, c'est nouveau ! Cette chose existait déjà dans les siècles qui nous ont précédés. On ne se souvient pas de ce qui est ancien ; et ce qui arrivera dans la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard. »

En son temps, le roi Salomon énonçait déjà ceci, conscient qu'il fut de ce que le Judaïsme même n'était pas une nouveauté, mais une filiation issue d'une sagesse qui avait existé avant lui. Ainsi, personne ne peut vraiment prétendre, dans le domaine de la connaissance intérieure, qu'il apporte quoi que ce soit de totalement nouveau. Nous confondons souvent le contenant avec le contenu, si nous mettons de l'eau dans une amphore romaine ou dans une bouteille en plastique, que cela change-t-il à la substance de l'eau ? En ce sens, il convient de vivre une grande humilité et un profond respect envers les traditions du passé, car nous serons nous aussi un passé pour ceux qui viendront après nous.

Si l'on met un peu en retrait les dogmes et les revendications millénaristes de chaque religion, on accède à un véritable trésor de connaissance intérieure. L'on découvre ainsi par-delà les mots, les rites et les prières un même chant divin exprimé par mille voies aux couleurs éclatantes. Un prisme en physique décompose la lumière en plusieurs couleurs, mais ces couleurs font partie intégrante de cette lumière blanche. Au même titre, toutes les religions et spiritualités proviennent d'une source commune, une tradition mère et en ce sens elles sont sœurs légitimes.

Au sein de la spiritualité laïque, nous avons choisi d'étudier toutes les traditions pour se nourrir de toutes les couleurs, tonalités et camaïeux que peut offrir cette lumière blanche originelle. Et ainsi de vivre pleinement l'unité même de cette lumière primordiale, afin que l'ombre de la division et de la crainte de l'autre ne puisse plus entraver la marche de l'humanité vers la paix.

Voici donc, pour ce premier texte d'introduction à la voie de la spiritualité laïque et de sa très ancienne filiation. Les temps sont justes assez mûrs aujourd'hui pour qu'elle se déploie dans toute sa grandeur.


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